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Deux heures du matin

Il est deux heures du matin et Bob l’éponge fixe le plafond : son hyperfocus vient de le lâcher d’un coup, et le réel lui présente l’addition. Derrière le mème se cache un des phénomènes les plus mal compris de l’attention autiste et TDAH : celui qui fait écrire une thèse en un week-end et rater le dîner la même semaine. Petite physiologie du tunnel, et de sa sortie brutale.

Il existe un instant très précis, et il arrive toujours trop tard, où le monde reprend son poids. La phrase est restée allumée dans la tête pendant des heures (le code, le paragraphe, la carte mentale, le morceau qu’on réécoute pour la centième fois, peu importe l’objet). Puis le fil casse. La chambre réapparaît. Le réveil affiche deux heures. Et avec lui revient ce que Bob (l’éponge jaune du mème) résume, l’œil cerné : il y a, quelque part, une vie à gérer.

Ce moment porte un nom, et même deux, selon qu’on regarde ce qui le précède ou ce qui le suit.

Le tunnel

Ce qui précède la chute, c’est l’hyperfocus : une absorption si complète qu’on en vient à ignorer ou à « éteindre » tout le reste, jusqu’aux signaux du corps et à l’écoulement des heures. Le phénomène est ancien, intimement familier à quiconque l’a vécu, et pourtant longtemps resté en marge de la recherche au point qu’on a pu le qualifier de « frontière oubliée de l’attention » (Ashinoff & Abu-Akel, 2021). Oubliée, parce que les sciences cognitives ont d’abord étudié l’attention par son envers : la distraction, l’erreur, le décrochage. La capacité à se river à une chose était trop évidente, trop subjective, pour qu’on songe à la mesurer. Elle restait dans l’angle mort, supposée connue de tous et donc définie par personne.

Pour comprendre la forme que prend ce tunnel chez les personnes autistes, la théorie la plus éclairante reste celle du monotropisme. Élaborée par des chercheurs eux-mêmes autistes, elle propose une idée simple et féconde : l’attention est une ressource limitée, et certains esprits la concentrent intensément sur un petit nombre de canaux plutôt que de la répartir en surface (Murray et al., 2005). Le « registre restreint d’intérêts » des critères diagnostiques cesse alors d’être un symptôme à corriger pour devenir la conséquence logique d’une manière d’allouer son attention. On n’est pas enfermé par défaut ; on est aspiré, et ce qui ressemble de l’extérieur à de la rigidité est vécu de l’intérieur comme une plongée. Le prix, ce sont les transitions : sortir du canal, en changer, répondre à une sollicitation latérale : autant d’opérations coûteuses, parfois douloureuses, quand l’esprit était tout entier ailleurs.

Le paradoxe, c’est que le même phénomène se rencontre dans le TDAH, c’est-à-dire dans un trouble dont le nom même évoque le déficit d’attention. Comment un cerveau réputé incapable de tenir cinq minutes sur une tâche (scolaire) peut-il en passer quatre, sans effort apparent, sur ce qui le captive ? La réponse tient justement dans ce que le sigle dissimule mal. Le travail d’Hupfeld, Abagis et Shah (2019) a montré, à l’aide d’un questionnaire conçu pour l’occasion, que l’hyperfocus est plus fréquent chez les adultes présentant un niveau élevé de symptômes du TDAH, et qu’il se manifeste aussi bien à l’école que dans les loisirs ou devant un écran. Le TDAH n’est donc pas un manque d’attention : c’est une attention mal régulée, qui s’éparpille là où l’enjeu lui paraît tiède et se verrouille là où la nouveauté, l’intérêt ou l’urgence la récompensent.

Mettez côte à côte l’autisme et le TDAH, et la distinction devient poreuse. Une vaste enquête transdiagnostique a comparé des adultes autistes, TDAH, autistes-et-TDAH, et un groupe témoin : dans chacun des profils, l’hyperfocus et l’inattention se trouvaient à la fois élevés et positivement corrélés (Dwyer et al., 2024). Autrement dit, les personnes qui décrochent le plus facilement sont aussi celles qui s’abîment le plus profondément dans ce qui les saisit. Loin de s’exclure, les deux versants désignent une seule et même chose vue sous deux angles : une régulation atypique de l’attention, tantôt fuite, tantôt forteresse. C’est cohérent avec la façon dont les manuels décrivent ces fonctionnements : l’inattention et les intérêts restreints y figurent comme des critères séparés, alors qu’ils pourraient n’être que les deux faces d’un même mécanisme (American Psychiatric Association, 2015).

La chute

Reste l’autre versant : ce qui arrive quand le fil casse. Le mème ne se moque pas de l’hyperfocus lui-même. Il vise l’atterrissage. Car le coût ne se paie pas pendant la plongée (où l’on se sent, souvent, formidablement compétent) mais à la remontée, lorsque le réel reprend ses droits d’un coup et présente l’addition : les messages sans réponse, la cuisine en l’état, le sommeil sacrifié, les obligations restées en suspens pendant que l’esprit voyageait.

Une partie de ce contrecoup tient à un rapport particulier au temps. Chez beaucoup de personnes neurodivergentes, la perception des durées est elle-même altérée, non par négligence, mais par un fonctionnement temporel atypique, bien documenté, où estimer combien de temps a passé ou combien une tâche en exigera relève de l’exploit (Puyjarinet & Coutand, 2018). On a parlé de « cécité temporelle » : non pas l’absence d’horloge, mais l’absence de la sensation du temps qui file. Quand on est dans le tunnel, deux heures et vingt minutes ont exactement la même texture. Ce n’est qu’à la sortie, quand l’horloge redevient lisible, que le décalage frappe, et il frappe fort, parce qu’il était jusque-là totalement invisible.

Il serait facile de conclure par l’une des deux morales paresseuses qui circulent. La première fait de l’hyperfocus un superpouvoir, et oublie Bob, échoué à deux heures du matin. La seconde n’y voit qu’un symptôme, et oublie tout ce qu’on a appris, créé, compris dans le tunnel. La vérité tient les deux bouts. La capacité à disparaître dans une tâche est, selon le contexte, ce qui permet d’écrire une thèse en un week-end ou ce qui fait rater un dîner et déborder une nuit. Ce n’est pas l’intensité qu’il faut combattre, c’est l’absence de garde-fou autour d’elle : un rappel extérieur, une alarme à laquelle on a accepté d’obéir, quelqu’un qui frappe à la porte, n’importe quel signal capable de percer la paroi du tunnel avant qu’il ne se referme tout seul, à l’heure où il ne reste plus qu’à constater les dégâts.

Bob n’a pas un problème d’attention. Il a une attention magnifique, simplement mal arrimée au reste de sa vie. Et si on lui demandait, je crois qu’il n’échangerait pas le tunnel contre une vigilance tiède et continue. Il voudrait juste, de temps en temps, qu’on lui rappelle l’heure avant deux heures du matin.

Références

  • American Psychiatric Association. (2015). DSM-5 : Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (5ᵉ éd. ; M.-A. Crocq & J.-D. Guelfi, trad.). Elsevier Masson. (Ouvrage original publié en 2013)
  • Ashinoff, B. K., & Abu-Akel, A. (2021). Hyperfocus: The forgotten frontier of attention. Psychological Research, 85(1), 1–19. https://doi.org/10.1007/s00426-019-01245-8
  • Dwyer, P., Williams, Z. J., Lawson, W. B., & Rivera, S. M. (2024). A trans-diagnostic investigation of attention, hyper-focus, and monotropism in autism, attention dysregulation hyperactivity development, and the general population. Neurodiversity, 2https://doi.org/10.1177/27546330241237883
  • Hupfeld, K. E., Abagis, T. R., & Shah, P. (2019). Living « in the zone »: Hyperfocus in adult ADHD. ADHD Attention Deficit and Hyperactivity Disorders, 11(2), 191–208. https://doi.org/10.1007/s12402-018-0272-y
  • Murray, D., Lesser, M., & Lawson, W. (2005). Attention, monotropism and the diagnostic criteria for autism. Autism, 9(2), 139–156. https://doi.org/10.1177/1362361305051398
  • Puyjarinet, F., & Coutand, M. (2018). Timing et psychomotricité : dysfonctionnements temporels. Dans J.-M. Albaret, P. Scialom & F. Giromini (dir.), Manuel d’enseignement de psychomotricité : Tome 4. Sémiologie et nosographies psychomotrices (p. 94–123). De Boeck Supérieur. https://doi.org/10.3917/dbu.albar.2017.01.0094

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