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De quelle couleur est la blessure ?

Un homme insulté pour sa peau blanche, un autre éconduit poliment pour son nom. Deux blessures, un seul mot pour les dire, et c’est peut-être là que le débat se perd.

Une étudiante m’a affirmé aujourd’hui, avec la tranquillité qu’on réserve aux évidences, que le racisme anti-blanc n’existait pas. Elle n’avait pas tout à fait tort, et c’est précisément ce qui m’a retenu. Ce qui suit est une tentative de lui répondre, ou plutôt de répondre à la moitié de sa phrase qui ne tenait pas.

Un soir, dans une rue qu’il est inutile de nommer, un homme reçoit une insulte. Elle vise sa peau, qui est blanche. Il ne s’agit pas d’une idée abstraite mais d’un mot, lancé depuis l’autre trottoir avec cette précision qu’ont les mots quand ils veulent blesser. Il rentre chez lui avec quelque chose de coincé sous le sternum. Qu’on lui explique ensuite, références à l’appui, que ce qu’il a vécu n’existe pas, et une seconde humiliation viendra doubler la première : celle de ne pas être cru.

La haine ne choisit pas ses couleurs. Au début des années 1970, Henri Tajfel répartissait des adolescents en deux groupes selon un critère dérisoire, leur goût supposé pour Klee ou pour Kandinsky. Cela suffisait pour que chacun avantage les siens (Tajfel et al., 1971). Le préjugé n’est la propriété d’aucun peuple ; c’est une pente de l’esprit, et personne n’échappe à la pesanteur. Montaigne l’avait noté quatre siècles plus tôt : « chacun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage » (Montaigne, 1580/2004, livre I, chap. 31). L’injure de l’autre trottoir appartient à cette barbarie ordinaire, et le droit, en Belgique comme en France d’ailleurs, la sanctionne sans se soucier de la couleur de celui qui la reçoit.

Quelques rues plus loin, un autre homme cherche un appartement. Dossier solide, salaire stable, voix courtoise au téléphone. Puis il donne son nom, et on lui apprend que le bien vient d’être loué. Nul ne l’a insulté ; personne n’a élevé la voix. La porte s’est refermée avec politesse, comme se ferment les portes dans les pays civilisés, et les enquêtes par test de situation montrent qu’elle se referme ainsi bien plus souvent pour certains noms que pour d’autres (Centre interfédéral pour l’égalité des chances, 2014). Demain une autre porte se fermera, puis une autre, et l’addition de ces politesses finira par tracer les contours d’une existence : un quartier, une école, un horizon.

L’un de ces racismes crie, l’autre se tait. Le premier se voit, s’entend, se prouve, et il peut atteindre n’importe qui. Le second ne laisse guère de traces dans une vie prise isolément, mais il affleure dans les statistiques comme les strates d’une falaise. L’enquête Trajectoires et Origines le mesure : une part de la population majoritaire, environ 15 %, déclare avoir subi du racisme, contre plus de la moitié des personnes originaires du Maghreb ou d’Afrique subsaharienne. Pour les premiers, cela se passe surtout dans la rue, sans effet mesurable sur la carrière ni sur le salaire (Beauchemin et al., 2016, chap. 15 ; voir aussi Beauchemin et al., 2026).

Colette Guillaumin l’a formulé il y a près d’un demi-siècle : la race n’est pas un fait de nature mais la marque d’un rapport social (Guillaumin, 1977, 1992). On ne naît pas racisé, on le devient, au terme d’une histoire qui assigne des places. Fanon (1952) a décrit de l’intérieur ce que c’est que d’être réduit, dans le regard des autres, à sa seule peau. Même la blancheur n’est pas un bloc immobile. Les Irlandais arrivés en Amérique au XIXe siècle, juridiquement blancs, n’en passaient pas moins, aux yeux de beaucoup, pour une humanité de second rang (Ignatiev, 1995 ; pour une lecture critique, voir Arnesen, 2001). La couleur servait moins de critère que de prétexte.

Sa phrase, mon étudiante l’avait donc à moitié juste. Si l’on parle de cette mécanique patiente qui trie les vies sans jamais hausser le ton, la blancheur, dans nos sociétés, n’est pas ce qui ferme les portes. Mais l’insulte de l’autre trottoir a bien eu lieu, et la nier revient à laisser ceux qui l’ont reçue à ceux qui sauront faire commerce de leur rancœur.

Il y a ceux qui veulent un seul mot, pour ne pas classer les douleurs. Il y a ceux qui répondent qu’un seul mot pour deux réalités finit toujours par noyer la plus lourde dans la plus bruyante. Entre les deux, je ne vois qu’une exigence : ne pas dire que l’insulte ne compte pas, et ne pas dire non plus qu’elle pèse autant qu’une porte fermée mille fois.

La blessure n’a pas de couleur. Les murs en ont une.

Références

  • Arnesen, E. (2001). Whiteness and the historians’ imagination. International Labor and Working-Class History, 60, 3–32.
  • Beauchemin, C., Hamel, C., & Simon, P. (Éds.). (2016). Trajectoires et origines : Enquête sur la diversité des populations en France. Ined Éditions.
  • Beauchemin, C., Ichou, M., & Simon, P. (Éds.). (2026). Trajectoires et Origines 2 : Diversité des populations et inégalités sociales en France. Ined Éditions.
  • Centre interfédéral pour l’égalité des chances. (2014). Baromètre de la diversité : Logement.
  • Fanon, F. (1952). Peau noire, masques blancs. Éditions du Seuil.
  • Guillaumin, C. (1977). Race et nature : Système des marques, idée de groupe naturel et rapports sociaux. Pluriel, 11.
  • Guillaumin, C. (1992). Sexe, race et pratique du pouvoir : L’idée de nature. Côté-femmes.
  • Ignatiev, N. (1995). How the Irish became white. Routledge.
  • Montaigne, M. de. (2004). Les Essais (P. Villey & V.-L. Saulnier, Éds.). Presses universitaires de France. (Ouvrage original publié en 1580)
  • Tajfel, H., Billig, M. G., Bundy, R. P., & Flament, C. (1971). Social categorization and intergroup behaviour. European Journal of Social Psychology, 1(2), 149–178. https://doi.org/10.1002/ejsp.2420010202

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