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Dictature ou guerre civile ?

Lettre d’un voisin belge à l’électeur français..

À six mois de la présidentielle, on présente aux Français un choix entre la dictature et la guerre civile. Un voisin belge, qui ne vote pas mais regarde par-dessus la frontière, pense que la vraie menace est ailleurs : dans la prophétie elle-même.

Cher voisin,

Je ne vote pas chez toi. Je le dis d’emblée, pour qu’on ne vienne pas me le rappeler plus loin : je sais. Mais j’habite à côté, la cloison est mince, et quand tu cries on t’entend jusque chez moi.

Le 17 octobre, j’ai regardé tes villes brûler depuis mon salon. Des centaines de milliers de gens dans la rue contre la vie chère, et le soir des vitrines éventrées, des boutiques de luxe vidées, une facture qu’on chiffre déjà autour du milliard. Le lendemain matin, chacun a retrouvé dans les gravats exactement ce qu’il y avait mis la veille.

Depuis, on te présente l’affaire ainsi : au printemps, ce sera la dictature ou la guerre civile, selon que gagne le RN ou LFI. Les sondeurs ont déjà fait le plan de table. Elle loin devant, lui qui se glisse au second tour, et au bout un 68 contre 32 qui a des airs de plébiscite. Bon appétit.

Chez Marine Le Pen

L’ordre, donc. On te le promet comme on promet un régime, en supprimant quelque chose, de préférence dans l’assiette du voisin. La « préférence nationale » a changé dix fois d’étiquette. La recette n’a pas bougé depuis l’époque où le parti portait un autre nom.

Et c’est une candidate reconnue coupable de détournement de fonds publics, en première instance puis en appel, qui vient te parler d’autorité de l’État. La cour a raccourci son inéligibilité juste assez pour qu’elle puisse se présenter, sans rien retirer de la culpabilité. Faire payer par le Parlement européen des assistants qui travaillaient pour le parti, puis se poser en restauratrice de la loi : il fallait oser. Elle a osé, et ça marche, ce qui en dit au moins autant sur le pays que sur elle.

Le référendum, maintenant. Je n’ai rien contre. Mais chez eux, le peuple sert de baguette de sourcier : on le promène au-dessus des institutions et, curieusement, il frémit toujours à l’aplomb du Conseil constitutionnel. Les démocraties d’aujourd’hui meurent rarement sous les chars. Plus souvent par amendements, votés en bonne et due forme un mardi après-midi devant un hémicycle à moitié vide.

Le 17 octobre leur est tombé tout cuit. Ils n’ont même pas eu à commenter, il leur a suffi de rediffuser.

Chez Jean-Luc Mélenchon

Lui, je l’ai longtemps trouvé drôle. Puis il y a eu ce jour de perquisition, en 2018, où il a crié devant les caméras que la République, c’était lui. On a ri. On aurait dû prendre note.

Septante-cinq ans (comme on dit chez nous, et comme on devrait dire partout), une quatrième candidature, et personne dans le mouvement pour proposer quelqu’un d’autre. Pas de congrès qui tranche, pas de vote qui dérange. Un « mouvement » gazeux à souhait, dont le centre de gravité porte un nom et un prénom.

La méthode, ils ne la cachent pas, ils l’ont même théorisée : la conflictualité. La société vue comme un champ de bataille, le tribun en cartographe des tranchées. D’un côté les insoumis, de l’autre les « collabos », et entre les deux à peu près rien. Celui qui nuance trahit, celui qui doute s’est couché.

Après le 17, j’ai lu des communiqués insoumis qui condamnaient les pillages, puis enchaînaient sur les violences policières. Les deux existent, je ne le conteste pas. Mais j’ai compté les lignes, déformation professionnelle sans doute, et la proportion m’a appris quelque chose. Personne ne souffle sur les braises en public. On se contente de ne jamais tout à fait les éteindre.

Le miroir

Ce qui m’agace le plus, au fond, c’est qu’ils ont besoin l’un de l’autre. Chacun se proclame dernier rempart contre l’autre et remplit ses salles avec la peur que l’autre inspire. Le même samedi soir a servi aux uns à prouver que l’ordre s’effondre, aux autres que l’ordre opprime. Deux campagnes financées par les mêmes pillards, et gratuitement.

Ils partagent aussi une allergie : tout ce qui s’interpose entre le chef et la foule. Les juges, la presse, les syndicats quand ils ne suivent pas, le Parlement quand il résiste. Et ce mot que vous prononcez en France comme une insulte, le compromis.

Ceux qui s’en lavent les mains

Je m’en voudrais d’oublier les autres. Ceux qui viendront entre les deux tours te supplier, la main sur le cœur, de faire barrage, ont passé dix ans à te vendre « moi ou le chaos ». À force, le chaos est devenu une marque, et ils s’étonnent qu’elle se vende. Le 49.3 au nom du dialogue, une dissolution que personne n’a comprise (eux non plus, je le crains), quatre Premiers ministres en un an à peine, dont un qui a démissionné puis a été renommé dans la même semaine. Chez nous, on aurait accroché ça au musée Magritte : Ceci n’est pas un gouvernement.

Ils sont maintenant trois ou quatre à se disputer l’héritage. La gauche modérée vient de se trouver un candidat, qui devra d’abord battre l’autre gauche avant d’espérer affronter qui que ce soit.

Vu d’ici

Je ne crois ni à ta dictature ni à ta guerre civile, et je vais te dire pourquoi. Un dictateur, chez toi, se heurterait au Sénat, au Conseil d’État, à Bruxelles (bonjour), aux marchés, aux préfets, et à une administration qui a enlisé des ambitions plus solides que la sienne. Pour la guerre civile, il faut des gens prêts à mourir. Piller une boutique Chanel un samedi soir, ce n’est pas prendre le maquis.

Et puis nous avons de l’expérience. Cinq cent quarante et un jours sans gouvernement fédéral : les trains ont roulé (à peu près), les impôts sont tombés (hélas), et personne n’a sorti de fusil. Aujourd’hui, notre Premier ministre est un nationaliste flamand qui annonçait jadis l’évaporation de la Belgique. Il passe ses journées à négocier des virgules avec des socialistes flamands et des libéraux francophones. La Belgique est toujours là. Lui aussi, mais il a dû apprendre à transiger.

Le cordon sanitaire vous fait sourire à Paris. Je parle du nôtre, côté francophone, car en Flandre c’est une autre histoire. Pudeur de chaisière, dites-vous. Peut-être. L’idée derrière reste simple : la règle du jeu d’abord, le score ensuite. Chez nous, le compromis n’est pas une défaite, c’est le plat national, avec les frites.

Ce qui m’inquiète vraiment est ailleurs, et là je parle de mon métier. On sait depuis longtemps qu’un élève dont on attend l’échec tend à échouer. Je ne vois pas pourquoi un pays ferait exception. Répète-lui pendant six mois qu’il n’a le choix qu’entre le bâton et la barricade, et il finira par regarder son voisin de palier en se demandant dans quel camp il se trouve.

Ce qui t’attend est sans doute moins spectaculaire : cinq ans d’impuissance hargneuse, des samedis qui chauffent, une dette qui grimpe, et cette fatigue qui fait trouver la démocratie bien chère pour ce qu’elle rapporte.

On annonçait pour aujourd’hui, 31 octobre, une nouvelle journée de mobilisation. Un soir d’Halloween. Je n’invente rien, le calendrier a parfois plus d’esprit que nous.

Tu restes libre de refuser le menu, et il y a d’autres manières de le refuser que de rester chez soi. Moi, je regarderai, de l’autre côté de la cloison. Quand la France éternue, la Belgique s’enrhume, et nous n’avons pas les moyens de ta fièvre.

Un voisin belge, sans bulletin mais pas sans avis.

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