Le prisme et l’angle mort

Quand une vérité statistique perd ses conditions de validité, elle ne devient pas plus vraie, elle devient autre chose : une ontologie, une assignation, parfois une arme. C’est ce glissement-là qui mérite qu’on s’y arrête.

Il y a une tension que la recherche en sciences sociales n’a jamais vraiment résolue, et qu’elle résout pourtant chaque jour par défaut, sans l’avouer : celle qui existe entre la légitimité de centrer une analyse sur une population majoritairement affectée par un phénomène, et le risque que ce centrage produise, en creux, une invisibilisation structurelle de ceux que le prisme ne capture pas. La question n’est pas académique. Elle a des conséquences sur des vies.

Quand Evan Stark publie Coercive Control en 2007, il nomme quelque chose que les instruments classiques de mesure de la violence conjugale ne savaient pas voir : un pattern d’emprise diffus, continu, fait d’isolement, de surveillance, d’humiliation et d’instrumentalisation des enfants. Le geste théorique est important. Il déplace l’attention de l’incident vers la structure. Et le cadrage est explicitement genré : Stark parle d’un micro-terrorisme domestique ancré dans une domination patriarcale, exercé par des hommes sur des femmes. Ce n’est pas une posture idéologique gratuite : les données disponibles au moment de sa rédaction, comme celles que Johnson (2008) mobilise dans sa typologie distinguant intimate terrorism et situational couple violence, étayent statistiquement cette asymétrie.

Rien de faux là-dedans, à condition de ne pas oublier ce que signifie « statistiquement ».

Une statistique décrit une distribution. Elle ne produit pas d’ontologie. Dire que le contrôle coercitif est majoritairement exercé par des hommes sur des femmes, c’est une proposition sur une fréquence observée dans des populations étudiées avec des instruments construits dans un paradigme donné. Ce n’est pas une proposition sur la nature des hommes, ni sur l’impossibilité structurelle que le mécanisme s’inverse. La confusion entre ces deux niveaux de lecture n’est pas anodine : c’est précisément elle qui transforme un cadre analytique en verrou épistémique.

Le verrou fonctionne ainsi : on documente un phénomène majoritaire, on retire les conditions de validité du cadre, et la description statistique devient une loi. « Les hommes utilisent les enfants pour contrôler les mères » – phrase vraie comme description d’un mécanisme fréquent, fausse comme proposition générale. Celui qui objecte se voit aussitôt accusé de nier la réalité des violences faites aux femmes, alors qu’il ne demande qu’une chose : que le cadre reste un cadre.

Ce glissement a des effets concrets. La recherche sur les hommes victimes documente des patterns de contrôle coercitif exercés par des femmes – usage des enfants comme levier de pression, isolement social, fausses accusations, manipulation des systèmes institutionnels – mécanismes structurellement comparables à ceux que Stark décrit. Hines et Douglas (2010), dans une étude publiée dans le Journal of Aggression, Conflict and Peace Research, posent explicitement la question de l’existence du terrorisme intime féminin envers les hommes, et leurs réponses sont documentées, même si la prévalence reste inférieure et la visibilité quasi nulle.

Cette invisibilité n’est pas un hasard. Straus (2010) a montré, dans une analyse de trois décennies de recherche, que les résultats sur la symétrie de genre dans les violences entre partenaires intimes ont été systématiquement minimisés : non par absence de données, mais par résistance paradigmatique. Ce n’est pas une théorie du complot : c’est une sociologie de la production scientifique appliquée à un champ politiquement saturé. Les instruments mesurent ce qu’ils cherchent. Ils cherchent ce que le paradigme dominant leur indique de chercher.

Il faut distinguer ici deux formes d’invisibilisation que le discours public confond. La première est involontaire : sous-déclaration des hommes victimes, sous-identification par les professionnels, absence de dispositifs institutionnels. C’est un effet de trajectoire historique. La seconde est active : lorsqu’une demande d’élargissement du cadre analytique est requalifiée en attaque politique contre les femmes, lorsque poser la question « et les autres victimes ? » suffit à disqualifier l’interlocuteur, on ne parle plus de biais méthodologique, on parle d’une clôture délibérée du débat.

Cette clôture a une mécanique précise. L’élargissement du cadre y est perçu non comme une exigence scientifique mais comme une menace. Le « whataboutisme » devient une catégorie fourre-tout qui expulse toute demande de complexité et retourne contre l’objecteur l’accusation même qu’il formule : en lui reprochant de détourner le sujet, on détourne le sujet.

Peut-on alors légitimement centrer une analyse sans que ce centrage constitue un effacement ? Oui – à une condition que la recherche rigoureuse remplit et que le discours militant remplit rarement : l’explicitation des limites du cadre. Un chercheur qui étudie un mécanisme dans une population donnée ne nie pas son existence ailleurs. Il dit dans quelles conditions et sur quels échantillons ses conclusions valent. Ce que le discours public fait au savoir scientifique, c’est l’opération inverse : il prend une vérité partielle, efface ses conditions de validité, et la pose comme vérité universelle.

Reconnaître la réalité statistique des violences genrées n’oblige pas à nier ce que les chiffres ne cherchent pas encore.

Références

  • Hines, D. A., & Douglas, E. M. (2010). Intimate terrorism by women towards men: Does it exist? Journal of Aggression, Conflict and Peace Research, 2(3), 36–56.
  • Johnson, M. P. (2008). A typology of domestic violence: Intimate terrorism, violent resistance, and situational couple violence. Northeastern University Press.
  • Stark, E. (2007). Coercive control: How men entrap women in personal life. Oxford University Press.
  • Straus, M. A. (2010). Thirty years of denying the evidence on gender symmetry in partner violence: Implications for prevention and treatment. Partner Abuse, 1(3), 332–363.
  • Walby, S., Towers, J., Balderston, S., Corradi, C., Francis, B., Heiskanen, M., Helweg-Larsen, K., Mergaert, L., Olive, P., Palmer, E., Stöckl, H., & Strid, S. (2017). The concept and measurement of violence against women and men. Policy Press.

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