| | | |

Le sacré a changé d’adresse

Essai sur le rire, les nouveaux clercs, et un adverbe qui ne survit plus au transport

Il y a des phrases qu’on ne prononce que dans les petites pièces, entre gens qui se connaissent, et à mi-voix. Elles ne sont ni interdites ni honteuses : elles sont simplement intransportables.

I. L’adverbe

Il existe une phrase, prononcée par beaucoup en janvier 2015, presque jamais à voix haute, et qui contient à elle seule tout ce dont il sera question ici : « Je ne suis pas spécialement Charlie. »

Regardez l’adverbe. Il ne dit pas je ne suis pas Charlie, qui aurait été une prise de position. Il ne dit pas je suis Charlie, qui en était une autre. Il dit : je tiens l’assassinat pour une abomination sans réserve, je ne me reconnais pas dans ces dessins, et je refuse que ces deux propositions soient tenues pour contradictoires. Quatre syllabes pour loger une distinction que la place publique ne savait déjà plus transporter.

« Spécialement » n’est pas une lâcheté. C’est un modalisateur, c’est-à-dire un instrument de précision : il indique à quel degré l’énoncé doit être reçu. Or celui qui l’employait le faisait vite, à mi-voix, dans une petite pièce, entre gens qui se connaissaient, et jamais en ligne. Non par peur des convenances : par une intuition juste de physicien. Il savait que l’adverbe ne survivrait pas au voyage. Que hors de la petite pièce, « pas spécialement » serait lu « pas », et « pas » serait lu « complice ».

Voilà, je crois, l’objet exact de la mélancolie contemporaine. Ce n’est pas qu’on ne puisse plus rien dire : on dit énormément, et fort. C’est qu’on ne puisse plus rien nuancer à distance. Le second degré, l’ironie, la parodie, le trait d’esprit, la tendresse féroce sont tous des modalisations, des manières de dire une chose en signalant simultanément comment il faut l’entendre. Ce sont elles qui meurent, et elles meurent d’un accident de transport bien plus que d’un tribunal.

II. Le déplacement du sacré

Commençons pourtant par le tribunal, puisqu’il existe.

Toute société entretient un domaine qu’elle refuse de voir profané. Durkheim l’avait vu : le sacré n’est pas une substance, c’est une clôture. On peut donc, sans métaphysique, tenir un raisonnement simple : le sacré ne disparaît pas, il déménage.

Il a longtemps logé chez le divin, puis chez la nation, chez le chef, chez les morts glorieux ; le blasphème s’y punissait. Il loge désormais chez la personne, et plus précisément chez la personne considérée sous l’angle de sa vulnérabilité. L’offense n’est plus faite à un être supérieur mais à un être fragile ; le sacrilège n’est plus l’irrévérence envers le très-haut, mais l’irrévérence envers le très-exposé. C’est un déplacement, non une abolition, et il présente toutes les caractéristiques formelles de ce qu’il remplace : une liste d’objets intouchables, une caste habilitée à dire l’outrage, une liturgie de la réparation publique, une excommunication.

L’humoriste occupe alors exactement la place ancienne du blasphémateur. Il est celui qui touche à ce qu’on ne touche pas et qui, circonstance aggravante, s’en amuse. Car le rire ne se contente pas de transgresser : il fait la démonstration que la transgression est légère. C’est cette légèreté que les clercs, de tout temps, ont trouvée plus intolérable que la faute même.

On objectera que la comparaison est injuste, que protéger les faibles n’est pas protéger les idoles. C’est vrai, c’est même le meilleur argument de l’autre camp, et j’y reviendrai. Mais un motif noble n’exonère pas une structure de sa forme. Ce qui se donne pour de la délicatesse peut fonctionner comme un magistère, et un magistère sans transcendance n’est pas moins un magistère : il est seulement plus difficile à contester, puisqu’il ne s’autorise pas d’un ciel, mais d’une souffrance.

III. Ce que le rire fait, et qu’aucun sermon ne fait

Bergson tenait le rire pour un correctif social : la société rit du raide, du mécanique plaqué sur du vivant, et par ce rire rappelle à l’ordre. On a beaucoup reproché à cette thèse sa dureté ; on a moins remarqué qu’elle est gênante pour les deux camps. Le rire est une violence. Il n’a jamais été gentil et ne le sera pas. Le défendre au motif qu’il serait inoffensif, c’est le défendre par la seule raison qui soit fausse.

Bakhtine, lui, décrivait le carnaval : cette suspension réglée de la hiérarchie où le bas triomphe du haut, où le corps reprend ses droits contre l’officiel, et d’où la communauté sortait non détruite mais lavée. Le carnaval n’était pas un accident de la civilisation : c’en était un organe, avec ses dates, ses limites, son heure de fin.

Freud, enfin, a donné du mot d’esprit l’analyse la plus utile à notre affaire. Le trait d’esprit, dit-il en substance, est un contournement de la censure – non celle de l’État, mais celle que nous exerçons contre nous-mêmes ; ce qui ne peut être dit se dit en riant, et cette économie de dépense psychique est précisément ce qui produit le plaisir. La conséquence est décisive, et elle est clinique : une société qui ferme la voie du mot d’esprit ne supprime pas la pulsion qui l’anime, elle la prive de sa forme la plus élaborée. Le refoulé ne se dissout pas ; il descend d’un étage. Il quitte le registre du trait (qui suppose de l’esprit, de la maîtrise, un travail sur la langue) et reparaît sous celui du ressentiment, qui n’en suppose aucun. On aura gagné en propreté d’affichage ce qu’on aura perdu en travail symbolique ; dans une économie psychique, l’échange est toujours mauvais.

IV. La dédramatisation n’est pas une figure de style

Dans la hiérarchie des mécanismes de défense telle que Vaillant l’a établie, l’humour figure au sommet, parmi les défenses matures, aux côtés de la sublimation et de l’anticipation. Il n’y est pas par indulgence, mais parce qu’il accomplit une opération rare : regarder en face le contenu angoissant sans le désactiver par le déni, sans le retourner contre soi, sans le projeter sur autrui. Rire d’une chose, c’est simultanément l’admettre et refuser d’en être écrasé. C’est le seul mécanisme qui n’exige aucun mensonge.

D’où l’argument du dédramatisant, et qui tient : ce dont on ne peut rire garde intact son pouvoir d’effroi. Le mot qu’on n’ose plus prononcer grossit dans l’ombre. Le handicap dont on ne plaisante jamais devient une chose devant laquelle on baisse la voix, et baisser la voix devant quelqu’un, c’est déjà le placer ailleurs. Les intéressés le savent d’ailleurs mieux que leurs avocats : l’humour interne des sourds, des autistes, des malades est d’une férocité que les protecteurs professionnels jugeraient scandaleuse. Ce n’est pas un paradoxe, c’est une souveraineté : rire de sa condition, c’est la posséder au lieu d’en être possédé.

S’y ajoute un coût pédagogique dont nous devrions peut-être nous inquiéter… La psychologie sociale a nommé ce phénomène concept creep : l’extension progressive des concepts de préjudice, de traumatisme, d’abus, à des faits de gravité toujours moindre. L’intention est charitable ; l’effet l’est moins. Élargir indéfiniment le domaine du blessant, c’est enseigner à des sujets qu’ils sont blessables partout, c’est déplacer leur locus de contrôle vers l’extérieur, c’est produire de la fragilité en croyant la soulager. Une pédagogie qui protège de tout apprend, sans le vouloir, qu’on ne survit à rien. L’assignation à la vulnérabilité est une assignation quand même.

V. Le vrai coupable : la disparition du cadre

Voici où je voudrais tirer la mélancolie hors de sa formule – car la formule, « on ne peut plus rien dire », est trop courte pour ce qu’elle vise, et une intuition juste mal armée finit toujours par être écartée avec son armure.

Reprenons l’aphorisme qu’on cite toujours à moitié : « On peut rire de tout, mais pas avec n’importe qui. » La seconde partie n’est pas une concession polie ajoutée à la première : c’en est la condition de possibilité. Elle pose que le comique n’est pas une propriété de l’énoncé mais une propriété de la scène qu’il faut, pour qu’une phrase soit drôle, un avec : un public délimité, un lieu, un pacte tacite sur ce qui est en train de se passer.

Goffman appelait cela un cadre. Le sketch est une activité modalisée : il imite le sérieux tout en signalant, par mille indices, qu’il ne l’est pas : la salle, l’affiche, l’heure tardive, le rire des voisins, la réputation de celui qui parle, dix ans de complicité accumulée. Le cadre n’est pas l’accessoire du comique, il en est le support matériel. Retirez-le : il ne reste que des mots, et des mots privés de cadre ne sont plus des plaisanteries, ce sont des affirmations.

C’est exactement ce qui s’est produit, et cela n’a rien à voir avec la morale. Un sketch des Inconnus se déployait dans un dispositif clos : une émission, une heure, une audience simultanée, une culture partagée de la parodie, et surtout des personnages construits sur la durée dont chacun savait qu’ils étaient des personnages. Le même sketch, aujourd’hui, n’existe plus comme sketch : il existe comme extrait de vingt secondes, découpé par un tiers, reçu par un public que personne n’a convoqué, hors de la série, hors de la soirée, hors du pacte. C’est ce que les sociologues des réseaux nomment l’effondrement des contextes : la coprésence forcée, dans un espace unique, d’auditoires qui n’avaient aucune raison de se rencontrer et qui n’ont pas les mêmes clés.

Le procureur de la vertu n’est donc pas la cause du phénomène : il en est le symptôme. Il surgit là où le cadre a disparu, et il fait ce que font toujours les hommes quand les cadres s’effondrent : il réclame une règle générale, valable partout, indépendante du lieu, puisqu’il n’y a plus de lieux. Sa faute n’est pas d’être moral : sa faute est d’être littéral. Lire une modalisation comme un énoncé, un personnage comme un porte-parole, une hyperbole comme un programme. La grande maladie de l’époque n’est pas le puritanisme, c’est le littéralisme, et le littéralisme est très exactement la mort du second degré, c’est-à-dire de l’intelligence de la scène.

Et l’on comprend alors pourquoi l’homme de janvier 2015 murmurait son adverbe dans une petite pièce. Il ne craignait pas la police : il connaissait la physique du transport. Il savait que « spécialement » est un mot de coulisses, et que les coulisses avaient été démolies.

Cela déplace le regret. Ce qui manque n’est pas la permission de rire ; c’est le lieu où rire : la salle fermée, le public choisi, la complicité qui rendait la férocité tendre. Nous avons hérité d’un monde sans coulisses, et le rire est un art de coulisses.

VI. Ce qu’il faut concéder, si l’on veut être écouté

Un essai qui n’instruit pas la partie adverse ne convainc que les convaincus. Cinq objections méritent d’être portées à leur meilleur.

Le paradoxe performatif. « On ne peut plus rien dire » est prononcé massivement, publiquement, par des gens dotés d’audiences considérables, et sans conséquence pour eux. Il faut donc distinguer l’interdiction, qui est juridique et rare, du coût social, qui est réel, diffus, et qui a toujours existé : il ne frappait simplement pas les mêmes. Confondre « je subis des reproches » et « je suis censuré », c’est commettre à l’égard de la contradiction l’exagération qu’on reproche à l’adversaire à l’égard de l’offense.

L’âge d’or n’a pas eu lieu. Le théâtre britannique fut soumis jusqu’en 1968 à la licence préalable d’un chambellan de la Couronne ; le cinéma américain vécut trente ans sous un code de production qui légiférait jusqu’à la durée des baisers ; Lenny Bruce est mort épuisé par des procès pour obscénité. La liberté comique dont on porte le deuil est en grande partie une reconstruction rétrospective : le passé disposait de censeurs, mais ils étaient au bureau, en petit nombre, et l’on savait leur nom. Ce qui a changé n’est pas la quantité d’interdit, c’est son adresse et sa texture : nous sommes passés d’un magistrat à une foule.

Le public est entré dans la salle. Beaucoup du rire d’hier était confortable parce que la cible n’y était pas. On riait des femmes entre hommes, des étrangers entre soi, des homosexuels dans une salle qui les croyait absents. La complicité tant regrettée reposait souvent sur une homogénéité, et l’homogénéité sur une exclusion. Que les intéressés soient désormais dans la pièce et répondent, ce n’est pas de la censure : c’est l’apparition d’un public. On peut le juger susceptible ; on ne peut lui reprocher d’exister.

Le marché dément la plainte. Jamais le comique transgressif ne fut aussi diffusé, aussi rentable, aussi disponible. Un art véritablement muselé ne se joue pas à guichets fermés.

La morale n’a pas de camp et le camp des rieurs a produit la sienne. C’est l’objection la plus incommode, et il faut la formuler soi-même. En quelques jours, « Je suis Charlie » cessa d’être un mouvement d’effroi partagé pour devenir une formule d’adhésion obligatoire, avec ses hérétiques et ses procédures : qui ne la prononçait pas devait s’expliquer. Dans un certain nombre d’établissements scolaires, la minute de silence fut refusée ou troublée, et les enseignants découvrirent ce que tout pédagogue sait pourtant : une identification prescrite produit son contraire. Les défenseurs du rire s’étaient dotés, sans le voir, d’un catéchisme et d’un tribunal : exactement ceux qu’ils dénonçaient. Il n’y a pas d’un côté les libres et de l’autre les clercs. Il y a des cadres qui s’effondrent, et partout des hommes qui réclament un credo pour s’y retrouver.

VII. Ce qui reste

Il reste ceci, qui n’est pas rien : les deux camps partagent la prémisse des rieurs. Nul ne poursuit ce qui n’agit pas. Le procureur de la vertu, en réclamant le silence, rend au comique le plus bel hommage possible : il le traite comme une force historique. Il a raison. Il se trompe seulement de remède, comme tous les clercs, qui croient qu’on désarme une force en l’interdisant, alors qu’on ne la désarme qu’en la cadrant.

L’époque est donc triste, mais pas de la tristesse qu’on lui prête. Elle n’est pas triste d’être devenue vertueuse : elle ne l’est guère, et sa vertu est bruyante et courte. Elle est triste d’être devenue plate : d’avoir aboli les seuils, les salles, les entre-nous, tout ce qui faisait qu’une phrase pouvait signifier une chose ici et une autre là. Nous avons gagné un espace unique et perdu la modalisation. Le vrai deuil n’est pas celui de l’irrévérence, qui se porte fort bien ; c’est celui de l’adverbe.

Il n’y a donc pas à réclamer un droit : les droits, ici, ne manquent pas. Il y a à refaire des lieux : des salles, des tables, des cercles, des amitiés assez solides pour qu’on puisse y être féroce sans être compris de travers, et assez sûres pour qu’on puisse y dire « pas spécialement » sans avoir à s’en justifier. La consigne qu’on nous a laissée n’était pas un permis de tout dire ; c’était une exigence de méthode : sachez avec qui vous êtes. Elle demande davantage aux rieurs qu’aux censeurs : ce qui est peut-être, tout compte fait, la meilleure raison de la reprendre à son compte.

Similar Posts

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *