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Ceux qui aiment trop vite

Trois jours, et déjà les messages du matin, les questions qui vont trop loin. On appelait cela s’emballer ; on appelle cela du love bombing depuis qu’il existe un mot pour trancher la question de l’intention avant de l’avoir posée. Certains n’ont jamais eu accès au calendrier qu’on leur reproche de violer.

Il y a une manière d’aimer qui a mauvaise presse. Je voudrais essayer de dire à la fois pourquoi elle la mérite quelquefois, et pourquoi il arrive qu’elle ne la mérite pas du tout.

Elle arrive comme une marée, sans le protocole des saisons : trois jours et déjà les messages du matin, les questions qui vont trop loin, la mémoire de tout ce qui a été dit ; une semaine et l’autre existe dans une épaisseur que des proches d’une décennie n’atteignent pas. On appelait cela s’emballer. Depuis quelques années on a trouvé mieux, on appelle cela du love bombing, et le mot a ceci de commode qu’il tranche la question de l’intention avant même de l’avoir posée.

Il faut savoir d’où il vient. Sun Myung Moon emploie l’expression « love bomb » dans un discours de juillet 1978, et l’Église de l’Unification a longtemps revendiqué le terme comme le sien, au sens d’une affection sincère : aimer comme Jésus l’a enseigné, disaient ses responsables. Ce sont les critiques des mouvements sectaires qui l’ont retourné, Margaret Singer surtout, pour désigner l’inverse exact : une affection feinte, phase initiale d’un endoctrinement, destinée à saturer les défenses du recruté avant que la doctrine ne se dise. Le mot naît donc au milieu d’une dispute sur l’authenticité, chaque camp le brandissant contre l’autre. Il a ensuite migré vers la clinique des personnalités narcissiques, où il désigne l’ouverture d’un cycle (idéalisation, dévaluation, rejet) puis il a quitté la clinique, et c’est là que le malentendu commence, car il a gardé de sa naissance l’idée d’un architecte tout en perdant les moyens de vérifier qu’il en existe un.

Une précision qui devrait suffire à trancher bien des accusations, et qu’on oublie curieusement : dans sa définition classique, le love bombing exclut la disparition. Le manipulateur ne s’évapore pas ; il signifie son désintérêt par des voies détournées, l’éloignement progressif, l’indisponibilité qui s’installe, parce que le retrait brutal romprait le lien dont il tire son bénéfice. Autrement dit, la plupart des histoires qu’on me raconte sous ce nom (l’intensité totale, puis le silence du jour au lendemain, sans un mot) ne correspondent pas au concept qu’on invoque pour les décrire. Elles décrivent autre chose, qui n’a pas de nom, et qu’on désigne par défaut avec le vocabulaire de l’emprise.

D’autant que la seule étude empirique disponible est mince. Strutzenberg et ses collègues, en 2017, sont les premiers à mesurer quelque chose : quatre cent quatre-vingt-quatre étudiants d’une université du sud des États-Unis, un mémoire de premier cycle repris dans une revue étudiante, et une définition posée d’emblée comme la recherche du pouvoir sur la vie d’autrui à des fins de valorisation narcissique. La corrélation avec les traits narcissiques et l’attachement insécure y est établie, et je ne la conteste pas. Mais c’est là toute l’assise scientifique d’un mot qui circule aujourd’hui comme s’il désignait une entité clinique stable. La définition présuppose l’intention qu’elle prétend découvrir.

Or il existe des gens pour qui l’intensité n’est pas un moyen mais un climat.

Dinah Murray, Wenn Lawson et Mike Lesser ont proposé en 2005 le terme de monotropisme pour décrire une architecture attentionnelle : au lieu de se répartir en nappe mince sur de nombreux objets, l’attention se concentre dans un canal étroit et profond, et ce qui entre dans ce canal reçoit tout. Ce n’est pas une théorie du déficit – c’est ce qui l’a rendue si populaire chez les personnes concernées, avant même d’être validée. En 2023, l’équipe de Valeria Garau a construit un questionnaire pour l’éprouver sur mille cent dix participants, et le résultat mérite d’être cité précisément : les scores les plus élevés ne se trouvent ni chez les personnes autistes seules ni chez les personnes TDAH seules, mais à l’intersection des deux, chez celles qui cumulent les deux profils (AuDHD). Ce que la théorie servait à expliquer (les intérêts spécifiques, l’hyperfocus, la difficulté des transitions) se mesure désormais, imparfaitement, mais se mesure.

Reste un pas que la littérature n’a pas franchi, et je le dis pour ne pas le maquiller : ces travaux parlent d’intérêts, jamais d’attachement amoureux. Que l’objet d’un canal monotropique puisse être une personne, aucune étude ne l’a établi. C’est une extension, et c’est la mienne. Elle a pour elle la cohérence (je ne vois pas au nom de quoi l’attention ferait exception pour les humains) et contre elle l’absence de preuve. Je préfère l’assumer que la déguiser en résultat.

Si l’extension tient, alors l’intensité de ces premières semaines n’est ni stratégie ni erreur d’évaluation : c’est une topographie. Une architecture qui ne sait pas produire de version tiède de ce qu’elle traverse. Et cette personne, dans les premières semaines d’un attachement, produit exactement les signes extérieurs du manipulateur. Exactement : c’est tout le problème.

Damian Milton a nommé en 2012 ce qui se joue là, sous le nom de problème de la double empathie. L’incompréhension entre personnes autistes et non autistes n’est pas un déficit situé d’un seul côté mais une rupture de réciprocité entre deux acteurs différemment disposés, qui appliquent chacun correctement des règles que l’autre n’a pas. Milton ajoute une remarque qu’on cite rarement et qui éclaire tout : le décalage est souvent plus violent pour la disposition non autistique, qui le rencontre comme une anomalie, alors que la personne autiste le vit comme son ordinaire. Celui qui reçoit l’intensité n’a jamais rien vu de tel ; celui qui la produit n’a jamais rien connu d’autre. L’un lit un événement, l’autre habite un régime.

La temporalité amoureuse est une convention. Combien de jours avant de dire ce qu’on ressent, combien de semaines avant de nommer un avenir : ce calendrier n’est écrit nulle part, et tout le monde le connaît, sauf ceux qui ne l’ont jamais reçu et qui traversent l’intimité en ligne droite parce que personne ne leur a montré les détours. La sincérité maximale se lit alors comme la manipulation maximale. Il n’y a pas de méchant dans cette scène.

Et le silence, dira-t-on. Le silence est ce qui, rétrospectivement, scelle le diagnostic : puisque la ferveur s’est éteinte, elle était fausse. Ici encore je dois avancer sans filet. Le monotropisme prédit une inertie attentionnelle (sortir d’un canal coûte ce que sortir d’une nappe ne coûte pas) et la clinique connaît le shutdown, cet effondrement où la parole cesse d’être disponible, ainsi que la paralysie exécutive devant les conversations difficiles. Personne n’a testé l’hypothèse que ces mécanismes expliquent des ruptures amoureuses sans mot. Je la formule quand même, parce qu’elle a une conséquence gênante pour l’accusation : l’intensité et le silence viendraient de la même source, et non des deux extrémités d’un plan.

Il faut aussi dire ce que coûte le remède qu’on propose habituellement, qui est de ralentir. Ralentir suppose de moduler stratégiquement l’expression de son affect, ce qui porte un nom : le camouflage. Cassidy et ses collègues, en 2018, l’ont identifié comme l’un des marqueurs de risque spécifiques à l’autisme dans la suicidalité, aux côtés des besoins de soutien non satisfaits. L’étude est transversale, auto-rapportée, cent soixante-quatre adultes autistes contre cent soixante-neuf témoins ; on ne peut pas en tirer de causalité, seulement une association robuste. Mais elle suffit à noter ceci : la norme relationnelle qu’on énonce si facilement demande implicitement une compétence dont l’exercice prolongé est associé à la détresse. (On invoque souvent, à cet endroit, la sensibilité au rejet ; j’y renonce ici : le construit n’est pas au DSM, il repose sur cinq études qualitatives dont les échantillons vont de quatre à quarante-trois personnes, et je ne veux pas soutenir un argument fragile avec une référence plus fragile encore.)

Rien de tout cela n’est une dispense, et j’ai peu de patience pour l’usage qu’on en fait parfois. Expliquer un mécanisme ne dissout pas ce qu’il produit ; quelqu’un qui a laissé quatre personnes dans le même état de sidération a produit quatre fois le même dommage, et la sincérité du premier mouvement n’y change rien. Le seul instrument qui survit intact à tout ce que je viens d’écrire, et il est excellent, c’est la répétition : quand la même histoire revient avec plusieurs personnes, il y a une information à recueillir, indépendamment de son étiologie. Ceux qui aiment ainsi ont quelque chose à apprendre, non à s’excuser d’exister, mais à prévenir, à nommer leur fonctionnement avant qu’il ne se déploie, à chercher comment dire je m’en vais quand les mots ne viennent pas. Il y a des solutions médiocres à ce problème : un message mal écrit, une phrase maladroite envoyée trois jours trop tard. Elles valent infiniment mieux que rien.

Ce que je conteste, c’est le mot. Un vocabulaire forgé pour l’emprise sectaire, appliqué à une architecture attentionnelle, cesse de décrire pour accuser et il accuse précisément ceux qui ont le moins accès à la convention qu’on leur reproche de violer, et le moins de moyens de plaider, puisque plaider suppose de lire dans le regard de l’autre ce qu’il a compris de vous.

Il existe une intensité sincère qui finit mal. Elle fait des dégâts réels, elle mérite d’être regardée de près, et elle n’a pas de nom. Je n’en propose pas : je ne sais pas encore ce qu’il faudrait nommer au juste : le mode d’attention, la sortie ratée, ou l’écart entre les deux lectures qu’une même semaine autorise.

Références

  • Murray, D., Lesser, M. & Lawson, W. (2005). « Attention, monotropism and the diagnostic criteria for autism », Autism, 9(2), 139-156. doi:10.1177/1362361305051398
  • Garau, V., Murray, A. L., Woods, R., Chown, N., Hallett, S., Murray, F., Wood, R. & Fletcher-Watson, S. (2023). Development and Validation of a Novel Self-Report Measure of Monotropism in Autistic and Non-Autistic People: The Monotropism Questionnaire. Préprint, Open Science Framework, osf.io/ft73y
  • Milton, D. E. M. (2012). « On the ontological status of autism: the “double empathy problem” », Disability & Society, 27(6), 883-887. doi:10.1080/09687599.2012.710008
  • Cassidy, S., Bradley, L., Shaw, R. & Baron-Cohen, S. (2018). « Risk markers for suicidality in autistic adults », Molecular Autism, 9:42. doi:10.1186/s13229-018-0226-4
  • Strutzenberg, C. C., Wiersma-Mosley, J. D., Jozkowski, K. N. & Becnel, J. N. (2017). « Love-bombing: A narcissistic approach to relationship formation », Discovery, The Student Journal of Dale Bumpers College of Agricultural, Food and Life Sciences, 18(1), 81-89
  • Singer, M. (1995, rééd. 2003). Cults in Our Midst. Jossey-Bass. Sur l’usage du terme par Moon : discours du 23 juillet 1978, archivé par l’Église de l’Unification

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