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Le garage était ouvert

Sur la condamnation de Grégory Lenoci

Toute la Belgique commente une peine de dix-sept ans. Presque personne ne parle du garage resté ouvert sur la rue, pendant des mois, à Jambes. C’est pourtant là que commence cette histoire, et c’est là qu’il faudrait la juger.

J’ai hésité à écrire ce texte. Non par prudence (le sujet est brûlant, mais l’inconfort n’a jamais été un argument), plutôt parce qu’il y a des dossiers où toute prise de parole est immédiatement enrôlée dans un camp. Celui-ci en fait partie. On y est sommé de choisir entre deux indignations, comme s’il fallait absolument que l’une annule l’autre.

Je refuse ce marché. Je crois la colère de la rue namuroise parfaitement fondée. Je crois aussi qu’elle s’est trompée de cible, deux fois, et que cela lui a coûté très cher.

Le point aveugle : ce que personne n’a crié sur les marches

Il y a dans ce dossier un élément que les cris de jeudi matin ont entièrement recouvert, et c’est pourtant celui qui devrait nous tenir éveillés : selon ce que décrit l’enquête, le garage était ouvert.

Ouvert comme une boutique. Ouvert sur la rue, à Jambes, ouvert aux gamins du quartier qui rentraient de l’école et qui trouvaient là quelqu’un pour les accueillir. Et l’homme qui tenait ce garage avait été condamné en 2020 pour avoir agressé sexuellement un enfant pendant trois années (de ses quatre ans à ses sept ans). Il avait une interdiction de se trouver seul en présence de mineurs. Il avait des conditions de probation. Il avait, sur le papier, tout un appareil d’État chargé de le surveiller.

Le papier n’a surveillé personne.

Le vrai laxisme : ce qui s’est joué en amont

On voudrait faire commencer cette affaire le jeudi 20 août 2026, dans une salle d’audience namuroise, au moment où tombent les dix-sept ans. C’est commode. Ça tient dans un chiffre, ça se crie, ça se partage.

Mais la colère juste commence bien avant. Elle commence à trente-sept mois de prison pour trois années d’enfance saccagée (faites le calcul : un mois de cellule par mois d’agression, et encore). Elle continue à la sortie, quand on réinstalle un homme dans un quartier plein d’enfants avec une liste d’interdits que personne n’a les moyens d’aller vérifier sur place. Elle culmine dans les jours qui précèdent les coups, quand un beau-père fait précisément ce que l’on demande à tout citoyen de faire : il va au commissariat, il parle, il dépose. Il choisit l’État.

Et pendant ce temps, la porte du garage est restée ouverte.

Voici le nœud du problème. Le laxisme dénoncé jeudi matin n’était pas celui du tribunal correctionnel de Namur. Il est en amont : sections mœurs sous-dotées, maisons de justice débordées, commissions de probation qui cochent des cases, budgets pénitentiaires qui préfèrent libérer que suivre. Le laxisme belge n’a pas un visage de juge. Il a un visage d’organigramme.

Le vertige : ce que tout parent connaît

Il faut nommer ce qui se passe ensuite, sinon on n’écrit rien qui vaille.

Un enfant de six ans rentre à la maison et il a cette allure-là. Cette manière de ne pas regarder. Ce silence neuf qui n’était pas là le matin. Il finit par faire comprendre, avec les mots pauvres dont on dispose à six ans, ce qu’on lui a présenté comme un jeu.

Il n’existe pas un père, pas une mère, pas un oncle, pas un voisin dans ce pays qui ne sente à cet instant la même chose monter. Une chaleur dans les bras. Une clarté terrible. L’évidence qu’il existe à cent mètres une porte derrière laquelle tout pourrait être réglé en quatre minutes. Celui qui prétend ne pas connaître ce mouvement-là ment, ou n’a jamais aimé personne.

Ce n’est donc pas l’existence de ce mouvement qui sépare un homme d’un fauve. C’est ce qu’il en fait dans les secondes suivantes.

Ce que la justice privée a réellement produit

Alors regardons froidement. Non pas ce que la vengeance promettait, mais ce qu’elle a produit dans ce dossier précis.

Elle a produit un homme dans un état semi-végétatif. C’est-à-dire un homme qu’on n’interrogera plus, qu’on ne confrontera plus, qu’on ne jugera plus. Les soupçons qui pesaient sur lui concernant l’enfant de six ans ne seront jamais portés devant un tribunal, jamais établis contradictoirement, jamais dits à voix haute avec un juge en face. Les coups n’ont pas puni le pédocriminel présumé : ils l’ont soustrait à la justice. Ils ont refermé le dossier avant qu’il ne s’ouvre.

Elle a produit un enfant privé de son beau-père pour des années. Un enfant qui grandira en sachant que ce qui lui est arrivé a coûté cela à sa famille… et allez donc porter ce poids-là à sept ans, à douze ans, à vingt ans.

Elle a produit une vidéo. Des images de tabassage diffusées sur les réseaux, offertes en pâture, transformant une souffrance d’enfant en spectacle et un homme en trophée. Ce geste-là ne protégeait personne. Il réclamait un public.

Elle a produit, enfin, dix mille euros à verser à la victime. Cette ligne du jugement est proprement insupportable, et elle est pourtant la conséquence arithmétique du choix des poings : c’est le tarif que le droit met sur un corps abîmé, quel que soit le corps.

La vengeance ne répare pas. Elle déplace le désastre, et elle en ajoute.

Le mauvais guichet

« Justice de merde », a crié la salle. Je comprends ce cri. Je ne le méprise pas une seconde. Mais il a été poussé au mauvais guichet.

Le tribunal correctionnel de Namur n’est pas l’institution qui a laissé le garage ouvert. On peut trouver sa peine lourde, et un appel a été annoncé pour en discuter. Ce qu’on ne peut pas lui demander, c’est de suspendre l’interdit du meurtre pour une catégorie de personnes, si abjecte soit-elle. Car un tribunal qui l’accepterait une fois ne pourrait plus jamais expliquer pourquoi il ne le fait pas dix fois : contre le présumé, le soupçonné, le mal-vu, le dénoncé par la rumeur du quartier. Certains pays ont franchi ce pas. On n’y vit pas mieux. On y meurt plus vite, et pas toujours les bons.

Juger le verdict avant le verdict

Reste ce qui s’est joué avant jeudi matin, et qui a peut-être tout décidé.

Des semaines durant, l’entourage s’est mobilisé pour dénoncer par avance une décision qui n’existait pas encore. On peut comprendre le réflexe : quand une institution vous a déjà trahi une fois, vous n’attendez plus rien d’elle, vous annoncez la déception pour ne pas avoir à la subir. C’est un geste de survie.

Mais observez ce que ce geste construit. Si le tribunal acquitte, la rue avait raison. S’il condamne, la justice est pourrie. Il ne subsiste plus aucune décision imaginable qui puisse être reçue comme une information. Le prétoire cesse d’être un lieu où l’on établit des faits pour devenir une cérémonie dont la signification est fixée d’avance. Un système qui a réponse à tout, et qui pour cette raison même n’apprend plus rien.

Et puis il y a l’ironie. Au sortir de l’audience, l’avocat de Grégory Lenoci a regretté le climat installé autour de l’affaire, et laissé entendre que son client avait eu tort de croire que le soutien de la rue constituait un atout. Il faut peser cela. Un tribunal que l’on somme, que l’on encercle, que l’on prévient qu’il sera de toute façon vomi, ne plie pas. Il se raidit. La mobilisation qui prétendait protéger cet homme lui a probablement coûté des années de sa vie.

C’est la mécanique la plus cruelle de la justice de foule : elle se retourne d’abord contre celui qu’elle croit défendre.

Ce qui reste à exiger

Alors quoi ? Se taire ? Certainement pas.

Pourquoi les conditions de probation ne sont-elles pas contrôlées par des professionnels payés pour cela, plutôt que par des formulaires ? Pourquoi un signalement visant un condamné pour faits pédocriminels ne déclenche-t-il pas une réaction en quelques heures ? Pourquoi n’enseigne-t-on pas aux quartiers concernés ce qu’ils peuvent faire, à qui s’adresser, quel numéro appeler, quand l’institution tarde ? Et surtout : lorsqu’un père se retrouve seul avec l’information qu’un enfant a été abusé, qui a failli, cet homme ou le dispositif censé le dispenser d’avoir à choisir ?

La foule, jeudi matin, demandait au fond à l’État l’autorisation de le remplacer. C’est infiniment trop peu demander. Demandons-lui plutôt d’exister.

Le vrai scandale de cette affaire n’est pas qu’un homme ait pris dix-sept ans pour avoir failli en tuer un autre. C’est que la porte de ce garage soit restée ouverte sur la rue pendant des mois, et que ce soit finalement un homme seul, avec ses poings et sa rage et sa vie foutue en l’air, qui ait fini par la fermer.

La question n’est pas de savoir si Grégory Lenoci méritait dix-sept ans. La question est de savoir pourquoi nous avons accepté qu’il se retrouve seul devant cette porte.

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