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Le coupable et le système

Pourquoi les explications sans visage perdent face aux récits à méchant…

Le logement, les études et les soins ont flambé en vingt ans. Les uns accusent le profit, les autres l’État. Une troisième explication, mieux étayée, circule à peine : elle ne désigne aucun coupable, et c’est peut-être pour cela qu’on ne l’entend pas.

Introduction

Depuis une vingtaine d’années, dans la plupart des pays riches, le logement, les études et les soins ont fortement renchéri, alors que les téléviseurs, les téléphones ou les logiciels devenaient presque bon marché. L’économiste Mark Perry a résumé cet écart dans un graphique très partagé, parfois surnommé « le graphique du siècle ».

Figure 1. Évolution des prix de quelques biens et services aux États-Unis depuis janvier 2000. Source : Bureau of Labor Statistics. Reproduit à des fins d’analyse.

Ce graphique se prête à deux lectures concurrentes, et chacune désigne un responsable. Pour les uns, les prix flambent là où le profit s’est installé : promoteurs, bailleurs, assureurs, groupes cotés. Pour les autres, ils flambent là où l’État finance la demande tout en bridant l’offre, par des subventions d’un côté et des règles de construction ou d’accès de l’autre.

Une troisième lecture existe, beaucoup moins diffusée, et elle ne désigne personne. Les secteurs dont les prix montent sont ceux où le travail humain reste difficile à remplacer ; ceux dont les prix baissent ont connu des gains de productivité considérables et une concurrence mondiale. Baumol a décrit ce phénomène dans les années 1960. Il n’explique pas tout, la régulation de l’offre et les modes de financement jouent aussi, et sa part exacte reste discutée. Mais il rend compte d’une portion significative de l’écart sans faire intervenir la moindre intention.

Pourquoi cette lecture circule-t-elle si mal ? L’hypothèse défendue ici est que la difficulté tient moins aux idéologies qu’à la façon dont nous traitons les causes. Une explication sans auteur se perçoit, se retient et se transmet moins facilement qu’un récit à coupable, et cela vaut quel que soit le coupable choisi.

1. Des intentions avant des mécanismes

La perception d’intentions semble être notre mode de lecture par défaut. En 1944, Heider et Simmel montraient à des observateurs un court film où deux triangles et un cercle se déplacent autour d’un rectangle. Presque tous décrivaient une poursuite, une menace, une fuite : des formes géométriques devenaient des personnages.

Rosset (2008) a proposé d’en faire un modèle : l’attribution d’intention serait la réponse spontanée, et seule une évaluation plus coûteuse permettrait de la corriger. Dans ses expériences, des participants qui jugeaient sous contrainte de temps des actions ambiguës les déclaraient plus souvent intentionnelles. Le biais lui-même paraît solide. Son mécanisme l’est moins : une réplication récente (Eisenkoeck, de Fockert et Moore, 2025) retrouve bien une majorité de jugements intentionnels, mais pas l’augmentation attendue sous charge mnésique.

L’erreur fondamentale d’attribution (Ross, 1977) va dans le même sens. Nous expliquons volontiers la conduite d’autrui par ce qu’il est plutôt que par la situation où il se trouve. À l’échelle d’une société, cette pente conduit à voir des volontés là où il n’y a souvent que des contraintes.

Une explication systémique demande donc un effort que le récit à coupable n’exige pas.

2. Un tort appelle un auteur

La psychologie morale ajoute un second facteur. Selon la théorie de la morale dyadique (Gray, Young et Waytz, 2012), nous nous représentons un tort comme une relation entre un agent qui inflige et un patient qui subit. Lorsque l’un des deux manque, nous aurions tendance à le compléter : devant une victime, nous cherchons un auteur.

Cette théorie reste discutée. Les tenants de la théorie des fondements moraux (Haidt, 2012) lui reprochent de ramener toute la morale au seul tort causé. Son intuition centrale suffit cependant pour notre propos.

Prenons un jeune actif qui ne trouve pas à se loger près de son travail. Sa difficulté est réelle. Ses causes, elles, se dispersent entre des règles d’urbanisme, des taux d’intérêt, des choix d’implantation des entreprises, des décisions municipales prises séparément. Aucun agent ne vient fermer la dyade, et ce vide est inconfortable. Les deux premières lectures du graphique ont en commun de le combler, chacune avec son propre candidat.

3. L’ennemi et le sentiment de contrôle

Désigner un coupable ne sert pas seulement à comprendre. Cela rend aussi le monde plus prévisible. La théorie du contrôle compensatoire (Kay et al., 2008) part de ce constat : lorsque le sentiment de maîtrise personnelle est menacé, nous cherchons de l’ordre ailleurs, dans une institution forte, une croyance structurante ou un adversaire identifiable.

Sullivan, Landau et Rothschild (2010) l’ont testé directement dans une série de quatre études. Quand on rappelait aux participants leur faible prise sur leur santé ou leur avenir professionnel, ou quand on leur présentait le gouvernement comme incapable de maîtriser la situation, ils attribuaient davantage leurs difficultés à un ennemi désigné. Un adversaire puissant, même hostile, reste plus rassurant qu’un danger sans contours. Whitson et Galinsky (2008) observent un effet voisin : privés de contrôle, des sujets perçoivent davantage de régularités illusoires, y compris des complots.

Il faut toutefois rester prudent sur la portée de ces résultats. Ce sont des manipulations de laboratoire, de courte durée. Les étendre à une génération entière confrontée à un marché du logement fermé reste une hypothèse : elle est compatible avec les données, elle n’est pas démontrée.

4. Une intuition économique faite pour les petits groupes

Boyer et Petersen (2018) ont proposé un modèle des « croyances économiques naïves ». Notre intuition se serait formée dans des groupes restreints, où les échanges sont directs et les partenaires connus, et non dans des marchés anonymes. Elle tendrait donc à lire l’économie comme un jeu à somme nulle : le gain de l’un serait la perte de l’autre, et un prix serait la décision de quelqu’un plutôt que la résultante de milliers de décisions. Les commentaires publiés avec l’article discutent la portée de ce modèle, certains doutant que le grand public adhère vraiment à ces croyances sous la forme décrite.

Bastiat avait déjà distingué en 1850 « ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas ». La distinction joue dans les deux sens. Le coût d’un système de soins financé par les cotisations est invisible pour le patient ; les logements qu’une règle d’urbanisme a empêché de construire le sont tout autant.

Olson (1965) a montré, de son côté, que les coûts diffus mobilisent peu alors que les bénéfices concentrés mobilisent beaucoup. Or une explication systémique désigne justement des coûts répartis sur tout le monde. Elle n’offre ni bénéficiaire identifiable ni adversaire à combattre, et donc peu de prise à l’action collective.

5. Deux récits, une même grammaire

On peut rendre la parenté des deux premières lectures plus visible en les réduisant à des idéaux-types. Le tableau qui suit est une construction analytique : peu de personnes soutiennent ces récits sous cette forme pure.

Fonction narrativeRécit anticapitalisteRécit antiétatiste
Souffrance de départLogement, dette étudiante, précaritéIdentique
CoupableActionnaires, bailleurs, grands groupesL’État, ses administrations et ses clientèles
Relais du discours adverseMédias détenus par de grands groupesÉcole, université et culture financées sur fonds publics
Ce qui serait cachéL’exploitationLe coût réel, prélevé par l’impôt
PromesseRedistribuer, encadrer les prixLibérer l’offre, réduire l’État
Figure positiveLe service publicL’entrepreneur

Chacun de ces récits contient des éléments vérifiables. L’encadrement des loyers, par exemple, fait l’objet d’un jugement plutôt défavorable chez les économistes ; les effets de certaines concentrations de marché sur les prix sont eux aussi bien documentés. La symétrie de forme ne dit rien de la valeur respective des deux thèses. Elle montre seulement que la structure qui les rend persuasives est la même.

Cette structure a un coût : elle pousse vers une cause unique. Le système de santé américain en donne une bonne illustration. Il est largement financé sur fonds publics, par Medicare et Medicaid, mais il ne dispose pas de négociation centralisée des prix, et c’est l’un des plus coûteux au monde. Aucun des deux récits purs n’en rend compte : son coût tient à une combinaison de financement public et de prix fixés de manière décentralisée.

L’effet Baumol, lui, est absent des deux récits. Ce n’est pas qu’il soit réfuté. C’est qu’il ne désigne personne : ni l’État ni les actionnaires ne sont responsables du fait qu’une puéricultrice ne puisse pas garder beaucoup plus d’enfants qu’il y a vingt ans.

6. Enseigner l’émergence

Si la difficulté est d’abord cognitive, elle relève de la didactique autant que du débat public. Plusieurs travaux vont dans ce sens.

Chi (2005) distingue les processus directs, où un agent produit un effet, comme la circulation sanguine, et les processus émergents, où l’effet naît d’interactions nombreuses sans chef d’orchestre, comme la diffusion d’un colorant dans l’eau. Les élèves lisent volontiers les seconds comme s’ils étaient des premiers, et ces conceptions erronées résistent à l’enseignement parce qu’elles reposent sur une erreur de catégorie.

Resnick (1994) parlait d’« état d’esprit centralisé ». Devant une volée d’oiseaux ou un embouteillage, les élèves cherchent un meneur ou une cause unique. Ses environnements de simulation multi-agents ont été conçus pour les en déprendre.

Sweeney et Sterman (2000) ont soumis des étudiants d’une école de commerce réputée, sans formation préalable en dynamique des systèmes, à des problèmes très simples de stocks et de flux, comme une baignoire qui se remplit et se vide. Les taux d’échec étaient élevés, et ils ne variaient pas selon la formation antérieure.

Figure 2. La dynamique de la baignoire. Le stock continue de monter tant que le flux entrant dépasse le flux sortant, même lorsque ce flux entrant diminue ; il atteint son maximum au moment où les deux flux s’égalisent.

Plusieurs exercices en découlent. On peut les pratiquer sur n’importe quel texte d’opinion consacré au coût de la vie, quel que soit son bord :

  1. Repérer le moment où le texte passe d’un vocabulaire de mécanisme (incitation, contrainte, offre) à un vocabulaire d’intention (faute, escroquerie, capture).
  2. Réécrire l’explication de façon qu’aucun acteur ne veuille le résultat observé, puis comparer ce que la version gagne en exactitude et perd en force de conviction.
  3. Transposer la structure narrative du texte à la thèse opposée. Si le récit fonctionne aussi bien inversé, sa force tient à sa forme plus qu’à ses preuves.
  4. Chercher, pour toute thèse à cause unique, le cas qui la met le plus directement en difficulté.
  5. Distinguer causalité et responsabilité : un phénomène peut avoir des causes sans avoir de coupable, et un coupable réel n’épuise pas forcément les causes.

7. Limites

L’argument a une limite évidente : les agents existent parfois. Préférer systématiquement le système au coupable serait un biais symétrique, et parfois un alibi commode pour des acteurs bien réels.

La capture réglementaire décrite par Stigler (1971) est un mécanisme intentionnel. Des groupes organisés obtiennent des règles qui les protègent de la concurrence. Les riverains qui bloquent un projet de logements dans leur quartier sont des personnes identifiables, avec des intérêts identifiables. Une entente sur les prix ou une campagne de lobbying sont des actes.

La question pertinente est plutôt celle du dosage : quelle part d’un phénomène relève de décisions intentionnelles, et quelle part relève d’effets que personne n’a voulus ? Les meilleures analyses tiennent les deux niveaux ensemble. L’économie de la capture en est un exemple : des intentions locales, souvent légitimes du point de vue de ceux qui les portent, finissent par produire des effets globaux qu’aucun d’eux ne visait.

Reste une difficulté que cette synthèse ne résout pas. Repérer le besoin de coupable dans le raisonnement d’autrui est assez facile. Le repérer dans le sien, au moment où l’on argumente, l’est beaucoup moins, et la littérature dit peu de choses sur la manière d’y entraîner durablement des étudiants.

Références

  • Bastiat, F. (1850). Ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas, ou l’Économie politique en une leçon. Paris : Guillaumin.
  • Baumol, W. J., et Bowen, W. G. (1966). Performing Arts, the Economic Dilemma: A Study of Problems Common to Theater, Opera, Music and Dance. New York : Twentieth Century Fund.
  • Boyer, P., et Petersen, M. B. (2018). Folk-economic beliefs: An evolutionary cognitive model. Behavioral and Brain Sciences, 41, e158. https://doi.org/10.1017/S0140525X17001960
  • Chi, M. T. H. (2005). Commonsense conceptions of emergent processes: Why some misconceptions are robust. Journal of the Learning Sciences, 14(2), 161-199.
  • Eisenkoeck, A. E., de Fockert, J. W., et Moore, J. W. (2025). Investigating the effect of cognitive load on the intentionality bias. Psychological Research, 89, article 4. https://doi.org/10.1007/s00426-024-02047-3
  • Gray, K., Young, L., et Waytz, A. (2012). Mind perception is the essence of morality. Psychological Inquiry, 23, 101-124. https://doi.org/10.1080/1047840X.2012.651387
  • Haidt, J. (2012). The Righteous Mind: Why Good People Are Divided by Politics and Religion. New York : Pantheon Books.
  • Heider, F., et Simmel, M. (1944). An experimental study of apparent behavior. The American Journal of Psychology, 57(2), 243-259.
  • Kay, A. C., Gaucher, D., Napier, J. L., Callan, M. J., et Laurin, K. (2008). God and the government: Testing a compensatory control mechanism for the support of external systems. Journal of Personality and Social Psychology, 95(1), 18-35. https://doi.org/10.1037/0022-3514.95.1.18
  • Olson, M. (1965). The Logic of Collective Action: Public Goods and the Theory of Groups. Cambridge (MA) : Harvard University Press.
  • Resnick, M. (1994). Turtles, Termites, and Traffic Jams: Explorations in Massively Parallel Microworlds. Cambridge (MA) : MIT Press.
  • Ross, L. (1977). The intuitive psychologist and his shortcomings: Distortions in the attribution process. Advances in Experimental Social Psychology, 10, 173-220.
  • Rosset, E. (2008). It’s no accident: Our bias for intentional explanations. Cognition, 108(3), 771-780. https://doi.org/10.1016/j.cognition.2008.07.001
  • Stigler, G. J. (1971). The theory of economic regulation. Bell Journal of Economics and Management Science, 2(1), 3-21.
  • Sullivan, D., Landau, M. J., et Rothschild, Z. K. (2010). An existential function of enemyship: Evidence that people attribute influence to personal and political enemies to compensate for threats to control. Journal of Personality and Social Psychology, 98(3), 434-449. https://doi.org/10.1037/a0017457
  • Sweeney, L. B., et Sterman, J. D. (2000). Bathtub dynamics: Initial results of a systems thinking inventory. System Dynamics Review, 16(4), 249-286. https://doi.org/10.1002/sdr.198
  • Whitson, J. A., et Galinsky, A. D. (2008). Lacking control increases illusory pattern perception. Science, 322(5898), 115-117. https://doi.org/10.1126/science.1159845

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