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Les héritières

Essai sur le féminisme d’hier et d’aujourd’hui…

Simone Veil et Alice Coffin se disent toutes deux féministes, et elles ne demandent pas la même chose. J’ai voulu comprendre ce qui les sépare, en lisant leurs textes plutôt que ce qu’on en rapporte. Voici où j’en suis.

Avant-propos

Il m’arrive d’être interpellé, voire tancé, lorsque je partage un article lié au féminisme. Ce n’est pas fréquent, mais cela suffit pour que certaines imaginent que le thème m’obsède. Il n’en est rien. Je livre donc ici mon avis sur le sujet, sans chercher aucunement à l’imposer à autrui, puisque je suis tolérant de nature.

Je suis un homme, ce qui, aux yeux de certaines, règle la question avant qu’elle soit posée. Je ne le crois pas : on peut réfléchir à une cause sans en être le sujet. Cette position m’impose en revanche de citer mes sources et de lire les autrices que je critique plutôt que ce qu’on en rapporte.

Ma position est la suivante. Le féminisme qui réclame l’égalité des droits a tout mon soutien. Un autre courant, ancien mais devenu beaucoup plus audible, prône de se tenir à l’écart des hommes ou assume de les détester ; il me paraît desservir la cause qu’il invoque. J’explique pourquoi, puis j’examine ce qu’on m’objecte.

I. Le même droit pour toutes

En 1791, Olympe de Gouges réécrit la Déclaration de 1789 article par article. Son article premier pose que « la Femme naît libre et demeure égale à l’homme en droits ». L’article 10 ajoute que si la femme a le droit de monter sur l’échafaud, elle doit avoir également celui de monter à la tribune (Gouges, 1791). Elle fut guillotinée le 3 novembre 1793.

Ce texte ne réclame pas un droit particulier pour les femmes. Il demande que le droit commun leur soit appliqué, et il prend pour cela la société au mot de ses propres principes. C’est ce que j’appelle le féminisme universaliste.

Ses résultats ont été lents. Les Françaises, par exemple, obtiennent le droit de vote par l’ordonnance du 21 avril 1944. Il faut attendre la loi du 13 juillet 1965 pour qu’une femme mariée puisse travailler, ouvrir un compte et signer des chèques sans l’autorisation de son mari. Entre les deux, Simone de Beauvoir (1949) écrit qu’« on ne naît pas femme : on le devient ». Si la féminité est une construction sociale, la domination masculine en est une aussi, et l’on peut la défaire sans tenir les hommes pour des ennemis par nature.

Le 26 novembre 1974, Simone Veil présente son projet de loi sur l’interruption volontaire de grossesse devant une Assemblée qui compte 9 femmes et 481 hommes. Elle dit vouloir faire partager « une conviction de femme » et s’excuse de le faire devant un hémicycle presque exclusivement masculin (Veil, 1974). Un député, Jean-Marie Daillet, évoque des embryons jetés au four crématoire, devant une ministre rescapée d’Auschwitz. Le texte est adopté trois jours plus tard par 284 voix contre 189, grâce aux voix de la gauche, une grande partie de la majorité ayant voté contre.

Je ne regrette pas cette époque, qui fut dure aux femmes. Je retiens sa méthode : Veil s’adressait à des hommes en pensant qu’ils pouvaient être convaincus, et une majorité d’entre eux l’a été.

II. Deux livres de 2020

À l’automne 2020, deux essais font polémique. Dans Le Génie lesbien, Alice Coffin, journaliste, élue au Conseil de Paris de 2020 à 2026, écrit : « Je ne lis plus de livres des hommes, je ne regarde plus leurs films, je n’écoute plus leurs musiques. J’essaie du moins. » (Coffin, 2020). Pauline Harmange publie de son côté Moi les hommes, je les déteste, où elle présente la misandrie comme une réaction à la misogynie (Harmange, 2020).

Ces deux livres ont été beaucoup caricaturés, et je tiens à les citer exactement. Coffin ne demande aucune interdiction. Elle décrit un choix personnel, qu’elle explique par le besoin de lire et de voir autre chose que des œuvres d’hommes, après des siècles où celles des femmes ont été écartées. La dernière phrase de la citation, souvent coupée, montre qu’il s’agit d’un effort et non d’un dogme. Harmange n’appelle à aucune violence. Son essai, moins de cent pages tirées d’abord à quelques centaines d’exemplaires, doit l’essentiel de sa notoriété à un chargé de mission du ministère de l’Égalité qui a menacé l’éditeur de poursuites.

Il reste que le propos diffère de celui de Gouges ou de Veil. Elles demandaient à entrer dans un espace commun dont on les excluait. Coffin propose de s’en retirer en partie, Harmange de s’en méfier par principe. Sur les réseaux sociaux, cette idée circule sous une forme bien plus sommaire, où « les hommes » sont traités en bloc.

On me répond que ces formules sont ironiques, qu’elles font éprouver aux hommes ce que la généralisation fait aux femmes depuis toujours. L’argument s’entend pour un slogan isolé. Il convainc moins quand la généralisation devient une habitude de langage.

III. Ce qui me gêne

Mon premier désaccord est de principe. Le féminisme a obtenu ses victoires en montrant que le sexe ne détermine ni la valeur ni le destin d’une personne. Affirmer que « les hommes sont » ceci ou cela reprend le raisonnement qu’il avait réfuté. Élisabeth Badinter (2003), féministe de longue date, formulait déjà cette critique : un discours qui installe les femmes dans le rôle de victimes et les hommes dans celui de coupables abandonne l’universalisme.

Le second tient à mon métier. J’enseigne la psychopédagogie, et je sais qu’un élève à qui l’on dit d’emblée qu’il est le problème cesse d’écouter. Je crains qu’il en aille de même pour un garçon de quinze ans qui n’a fait de tort à personne et qui entend que son sexe est en cause. C’est une hypothèse, que je ne peux pas chiffrer, mais les discours masculinistes en ligne prospèrent précisément sur ce sentiment. Par ailleurs, certaines difficultés masculines sont établies : les filles devancent les garçons en compréhension de l’écrit à PISA 2022 (Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance [DEPP], 2023), et les hommes représentent environ les trois quarts des décès par suicide en France (Observatoire national du suicide, 2025). Reeves (2022) soutient qu’on peut s’en préoccuper sans rien retirer aux droits des femmes. Je partage cet avis.

Le troisième est pratique. L’ordonnance de 1944 a été signée par des hommes, les lois de 1965 et de 1975 votées par des assemblées presque entièrement masculines, parce que des femmes les avaient convaincus. Un mouvement qui a besoin de l’autre moitié de la population pour faire changer la loi a peu à gagner à lui tourner le dos.

Il m’arrive enfin de discuter avec des femmes pour qui le féminisme, c’est Gouges, Beauvoir et Veil. Quand je critique Coffin ou Harmange, elles croient que j’attaque cet héritage et me répondent qu’un homme n’a pas à en juger. Je partage pourtant leur attachement. Je leur demande seulement de lire ces textes récents, pour vérifier s’ils défendent bien ce qu’elles défendent.

IV. Ce qu’on m’objecte

La première objection est historique. Le reproche de haïr les hommes a été adressé aux suffragettes, à Beauvoir, et à Veil elle-même. Une accusation qui a servi contre toutes les générations de féministes, y compris celles que j’admire, doit me rendre prudent. Il me revient donc de montrer que le cas présent est différent, et les deux citations données plus haut me semblent le montrer : Harmange revendique le mot « misandrie », que ses devancières récusaient.

La deuxième touche à mon récit. La radicalité n’a pas attendu 2020. Valerie Solanas publie le SCUM Manifesto en 1967. Le Mouvement de libération des femmes pratique la non-mixité dès 1970, et Monique Wittig (1992/2001) élabore un lesbianisme politique plus tranchant que celui de Coffin, qui s’en réclame. Tout cela est contemporain de la loi Veil. Je l’admets : il n’y a pas eu un féminisme raisonnable suivi d’un féminisme excessif, mais deux ailes qui coexistent depuis cinquante ans. Ce qui a changé est l’audience. Un essai tiré à quatre cents exemplaires atteint aujourd’hui, par les réseaux, un public que les textes des années 1970 n’ont jamais eu. Coffin n’est d’ailleurs pas « essentialiste », comme on le lit parfois : pour Wittig, les catégories de sexe sont politiques et non naturelles.

La troisième est la plus forte. Misogynie et misandrie ne se valent pas. La première s’est appuyée pendant des siècles sur le droit, la religion et l’économie ; la seconde tient en quelques livres et des slogans. Selon le ministère de l’Intérieur (2025), 96 femmes ont été tuées par leur conjoint ou ex-conjoint en 2023, et 107 en 2024. Refuser de lire des romans d’hommes ne tue personne. Je maintiens qu’une généralisation injuste le reste quelle que soit sa cible, mais je reconnais que la méfiance dont parle Harmange repose sur des faits que la mienne n’a pas.

La dernière me concerne directement. Les voix qui m’agacent sont celles que les réseaux me montrent, parce que l’indignation circule mieux que la nuance. Je vois peu le travail des associations, des juristes et des enseignantes qui se disent féministes sans détester qui que ce soit. bell hooks (2000) écrivait que le féminisme est pour tout le monde, et elle a consacré un livre entier à ce que le patriarcat coûte aux hommes (hooks, 2004).

Ma critique vise donc un courant et non le mouvement. Je tiens à cette distinction, faute de quoi je ferais aux féministes ce que je reproche à certaines de faire aux hommes.

V. Pour conclure

Les enquêtes récentes décrivent un écart croissant entre les sexes chez les jeunes. Dans son rapport de janvier 2025, le Haut Conseil à l’Égalité [HCE] parle de polarisation : 45 % des hommes de moins de 35 ans y jugent difficile d’être un homme, et sa présidente résume que « les femmes sont plus féministes et les hommes plus masculinistes, surtout les jeunes » (HCE, 2025). Aux États-Unis, d’après les données Gallup analysées par Burn-Murdoch (2024), les femmes de 18 à 30 ans se disent plus progressistes que les hommes du même âge, avec trente points d’écart, alors que les deux groupes étaient proches six ans plus tôt.

Je crois que masculinisme et misandrie s’alimentent mutuellement, chacun citant les excès de l’autre pour se justifier. Celles et ceux qui souhaitent simplement vivre à égalité y perdent, et ils sont de loin les plus nombreux.

Je n’ai ni nostalgie ni condamnation à proposer. Les femmes en colère ont le plus souvent de bonnes raisons de l’être. Je reste attaché à la phrase de 1791, qui affirme l’égalité et rien d’autre, et je suis en désaccord avec ce qui lui substitue une hiérarchie inversée.

On peut ne pas partager cet avis, et me le dire. Je répondrai volontiers, à condition que l’on discute de ce que j’ai écrit.

Références

  • Badinter, É. (2003). Fausse route. Odile Jacob.
  • Beauvoir, S. de. (1949). Le deuxième sexe (Vol. 1-2). Gallimard.
  • Burn-Murdoch, J. (2024, 26 janvier). A new global gender divide is emerging. Financial Times.
  • Coffin, A. (2020). Le génie lesbien. Grasset.
  • Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance. (2023). PISA 2022 : culture scientifique, compréhension de l’écrit et vie de l’élève (Note d’information n° 23.49). Ministère de l’Éducation nationale et de la Jeunesse. https://www.education.gouv.fr/depp/pisa-2022-culture-scientifique-comprehension-de-l-ecrit-et-vie-de-l-eleve-380208
  • Gouges, O. de. (1791). Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne.
  • Harmange, P. (2020). Moi les hommes, je les déteste. Seuil.
  • Haut Conseil à l’Égalité entre les femmes et les hommes. (2025). Rapport annuel 2025 sur l’état du sexisme en France : à l’heure de la polarisation.
  • hooks, b. (2000). Feminism is for everybody: Passionate politics. South End Press.
  • hooks, b. (2004). The will to change: Men, masculinity, and love. Atria Books.
  • Loi n° 65-570 du 13 juillet 1965 portant réforme des régimes matrimoniaux.
  • Loi n° 75-17 du 17 janvier 1975 relative à l’interruption volontaire de la grossesse.
  • Ministère de l’Intérieur. (2025). Étude nationale sur les morts violentes au sein du couple en 2024.
  • Observatoire national du suicide. (2025). Suicide : mal-être croissant des jeunes femmes et fin de vie. Penser les conduites suicidaires aux prismes de l’âge et du genre (6ᵉ rapport). Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques. https://drees.solidarites-sante.gouv.fr/publications-communique-de-presse/rapports/suicide-mal-etre-croissant-des-jeunes-femmes-et-fin-de
  • Ordonnance du 21 avril 1944 portant organisation des pouvoirs publics en France après la Libération.
  • Reeves, R. V. (2022). Of boys and men: Why the modern male is struggling, why it matters, and what to do about it. Brookings Institution Press.
  • Solanas, V. (1967). SCUM manifesto.
  • Veil, S. (1974, 26 novembre). Présentation du projet de loi relatif à l’interruption volontaire de la grossesse [Discours]. Assemblée nationale, Paris, France.
  • Wittig, M. (2001). La pensée straight. Balland. (Ouvrage original publié en 1992)

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