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Franchir le seuil sans frapper

Sur l’avis que l’on ne vous demande pas

Donner son avis sans qu’on vous l’ait demandé est l’un des gestes les plus quotidiens et les plus équivoques qui soient : on croit tendre la main quand, parfois, on referme une porte. Entre la sollicitude et la mainmise, la frontière tient à peu de chose.

Quelqu’un se confie. Une chose fragile, mal assurée, qu’il pose entre vous comme on dépose un objet dont on n’est pas certain de vouloir le montrer. Et déjà, avant même d’avoir décidé de parler, une phrase s’est formée en vous. Le remède. La solution. Le « si j’étais toi ».

Miller et Rollnick ont donné un nom à cette précipitation : le réflexe correcteur (righting reflex), cette envie presque physique de remettre d’aplomb ce qui penche dans la vie d’autrui (Motivational Interviewing, 2013). Leur observation de clinicien est cruelle pour notre bonne conscience. Plus l’aidant pousse au changement, plus l’aidé s’arc-boute. Le conseil appelle son propre démenti. On croyait ouvrir une porte ; on a fait surgir, en face de soi, l’avocat de la cause adverse.

Pourquoi ? Parce que l’avis ne tombe pas dans le vide. Il tombe sur un territoire déjà occupé.

Jack Brehm en posait la loi dès 1966. Une liberté qu’on sent menacée déclenche aussitôt un mouvement pour la reprendre : la réactance. Dire « voilà ce que tu devrais faire », c’est désigner, sans le vouloir, le périmètre des choix de l’autre. Et l’esprit, sentant la main se refermer sur ce périmètre, se rebiffe. Ryan et Deci ont nommé ce qu’on heurte là : l’autonomie, ce besoin d’être l’auteur de sa propre conduite, qu’ils tiennent pour aussi fondamental que celui d’être relié aux autres (American Psychologist, 2000). Conseiller sans qu’on le demande, c’est écrire, le temps d’une phrase, une ligne de la biographie de quelqu’un à sa place.

Jusqu’ici je transpose, et il faut le dire : la réactance a été étudiée dans la persuasion, l’autonomie dans la motivation. Sur l’objet précis, le conseil échangé entre deux personnes, il existe pourtant une recherche directe, et c’est elle qui devrait nous servir de boussole. Daena Goldsmith et Kristine Fitch ont observé, épisode après épisode, comment des gens ordinaires donnent et reçoivent des avis (Human Communication Research, 1997). Leur conclusion n’est pas que le conseil serait bon ou mauvais. C’est qu’il est piégé. Il loge dans une série de dilemmes : la même phrase se reçoit comme un soutien ou comme une intrusion, comme une preuve de franchise ou comme un manque d’égards. Ce qui fait pencher la balance, ce n’est presque jamais le contenu. C’est le moment, la relation, la place de l’avis dans l’échange. Goldsmith l’a montré ailleurs plus nettement encore : un conseil qui répond à une demande blesse bien moins que le même conseil offert d’emblée (Communication Monographs, 2000) ; et la politesse, autant que la qualité du lien, pèse davantage sur la valeur perçue d’un conseil que sa justesse même (Goldsmith & MacGeorge, 2000). On ne juge donc pas d’abord ce que vous dites. On juge le droit que vous vous êtes octroyé de le dire.

Ce droit, justement. Conseiller sans qu’on vous le demande, c’est offrir. Et tout don, Mauss l’a montré pour les choses qui s’échangent, oblige celui qui le reçoit (Essai sur le don, 1925). L’avis non sollicité est un présent encombrant. Il installe une dette : il faut en faire quelque chose, l’appliquer ou se justifier de ne pas le suivre. La linguistique dit la même chose dans sa langue. Le conseil est un acte qui menace la « face » de l’autre (Brown & Levinson, 1987, après le Goffman du face-work, 1967), car il sous-entend une proposition que personne n’oserait formuler tout haut : je vois ta vie mieux que toi.

Mais la voyons-nous seulement ? Je risque ici une analogie, et je préfère la donner pour ce qu’elle est plutôt que la déguiser en preuve. Kruger et Dunning ont établi, sur des compétences mesurables comme la grammaire ou la logique, que l’incompétence s’accompagne souvent d’un aveuglement sur elle-même : on ignore ce qui nous manque, faute précisément de ce qui nous manque (1999). Leur étude ne portait pas sur l’art de conseiller autrui, et rien n’autorise à y transporter leurs chiffres tels quels. L’image reste tentante, peut-être éclairante : il n’est pas de domaine où notre information soit plus pauvre que la vie intérieure d’un autre, ni de domaine où notre assurance soit, pourtant, plus tranquille. S’y ajoute un biais mieux documenté, l’illusion de transparence (Gilovich, Savitsky & Medvec, 1998) : nous croyons lire l’autre quand nous n’en épelons que la couverture. Le plus souvent, nous ne conseillons pas la personne réelle. Nous conseillons la silhouette que nous avons tracée d’elle, à la hâte, avec nos propres peurs.

Reste la question que tout cela escamotait : voulait-il seulement qu’on l’aide à résoudre ? Deborah Tannen a décrit ces ratés d’accordage où l’un raconte un souci pour être rejoint, et l’autre, croyant bien faire, lui tend une solution (1990). On apportait un toit ; on demandait une présence. La vraie compétence n’est donc pas de savoir quoi conseiller. Elle est de sentir si la porte est entrouverte. Affaire de cette aptitude que la psychologie nomme, depuis Premack et Woodruff, théorie de l’esprit (1978) : non pas deviner ce que l’autre devrait faire, mais percevoir s’il nous invite à en parler. Encore faut-il qu’elle soit au rendez-vous, et elle ne l’est pas toujours, ni chez tout le monde de la même façon. On l’a d’abord dite défaillante dans l’autisme (Baron-Cohen, Leslie & Frith, 1985), puis, de manière plus débattue, chez les personnes au TDAH, où les écarts mesurés sont plus minces et semblent surtout suivre ceux des fonctions exécutives (Bora & Pantelis, 2016). Le mot de déficit, pourtant, a mal vieilli. Damian Milton a proposé d’y voir non pas une cécité d’un seul côté, mais un défaut d’accordage réciproque entre des fonctionnements différents : le double problème d’empathie (2012). L’autiste déchiffre mal le non-autiste, et l’inverse est tout aussi vrai. La question s’en trouve déplacée. Le ratage de l’invite n’est pas toujours l’angle mort de celui qui se confie. Il peut n’être que l’écart entre deux façons de signaler, et de lire, qu’une porte est entrouverte. Avant d’être une vertu, la délicatesse est un calcul. Et quand les façons de signaler ne coïncident pas, un calcul qui ne réussit qu’à deux.

On mesure alors ce que l’amorce avait de tendancieux. Maladresse ou volonté de régenter : comme s’il fallait trancher. La maladresse n’exclut pas l’emprise. C’est même sa forme la plus ordinaire, et la plus efficace, que de s’ignorer comme telle. Celui qui ne supporte pas le silence de l’autre exerce un petit pouvoir d’autant plus sûr qu’il se croit pur. Mill l’avait dit pour la société : on ne contraint pas un être souverain pour son propre bien sans glisser vers le paternalisme (De la liberté, 1859). Ce qui vaut de l’État vaut de la table de cuisine. Le critère décisif n’est pas la pureté du cœur de qui conseille. C’est de savoir si, après son passage, l’autre est resté libre de l’écouter ou non.

Et c’est là, dans sa forme seule, que le geste peut se racheter. « Tu devrais » ferme. « Veux-tu que je te dise ce que j’en pense ? » rouvre. Entre les deux, il n’y a pas une nuance de courtoisie, il y a un transfert de souveraineté : la décision rendue à l’autre de m’entendre, ou pas. Le conditionnel, la question posée avant, l’offre qu’on peut décliner sans frais ne sont pas des ronds de jambe. Ce sont les opérations très concrètes par lesquelles un conseil cesse d’être une prise et redevient un cadeau qu’on a le droit de refuser.

Donner son avis sans qu’on vous l’ait demandé n’est donc ni un crime ni une simple gaucherie. C’est entrer chez quelqu’un. Tout tient à la manière. Entrer sans frapper, fût-ce les bras chargés de bonnes intentions, c’est traiter la maison de l’autre comme un prolongement de la sienne. Frapper d’abord, ne serait-ce qu’en demandant si l’on peut entrer, c’est reconnaître que cette maison n’est pas à nous. Il arrive que le meilleur conseil soit celui qu’on garde. Plus souvent, c’est celui qu’on a su convertir en question. Car ce que cherche, presque toujours, celui qui se confie, ce n’est pas qu’on lui montre la sortie. C’est qu’on accepte de rester un moment avec lui dans la pièce.

Références

  • Baron-Cohen, S., Leslie, A. M., & Frith, U. (1985). Does the autistic child have a « theory of mind »? Cognition, 21(1), 37–46.
  • Bora, E., & Pantelis, C. (2016). Meta-analysis of social cognition in attention-deficit/hyperactivity disorder (ADHD): Comparison with healthy controls and autistic spectrum disorder. Psychological Medicine, 46(4), 699–716.
  • Brehm, J. W. (1966). A theory of psychological reactance. Academic Press.
  • Brown, P., & Levinson, S. C. (1987). Politeness: Some universals in language usage. Cambridge University Press.
  • Gilovich, T., Savitsky, K., & Medvec, V. H. (1998). The illusion of transparency: Biased assessments of others’ ability to read one’s emotional states. Journal of Personality and Social Psychology, 75(2), 332–346.
  • Goffman, E. (1967). Interaction ritual: Essays on face-to-face behavior. Anchor Books.
  • Goldsmith, D. J. (2000). Soliciting advice: The role of sequential placement in mitigating face threat. Communication Monographs, 67(1), 1–19.
  • Goldsmith, D. J., & Fitch, K. (1997). The normative context of advice as social support. Human Communication Research, 23(4), 454–476.
  • Goldsmith, D. J., & MacGeorge, E. L. (2000). The impact of politeness and relationship on perceived quality of advice about a problem. Human Communication Research, 26(2), 234–263.
  • Kruger, J., & Dunning, D. (1999). Unskilled and unaware of it: How difficulties in recognizing one’s own incompetence lead to inflated self-assessments. Journal of Personality and Social Psychology, 77(6), 1121–1134.
  • Mauss, M. (1925). Essai sur le don : forme et raison de l’échange dans les sociétés archaïques. L’Année sociologique, 1, 30–186.
  • Mill, J. S. (1859). On liberty. John W. Parker and Son.
  • Miller, W. R., & Rollnick, S. (2013). Motivational interviewing: Helping people change (3ᵉ éd.). Guilford Press.
  • Milton, D. E. M. (2012). On the ontological status of autism: The « double empathy problem. » Disability & Society, 27(6), 883–887.
  • Premack, D., & Woodruff, G. (1978). Does the chimpanzee have a theory of mind? Behavioral and Brain Sciences, 1(4), 515–526.
  • Ryan, R. M., & Deci, E. L. (2000). Self-determination theory and the facilitation of intrinsic motivation, social development, and well-being. American Psychologist, 55(1), 68–78.
  • Tannen, D. (1990). You just don’t understand: Women and men in conversation. William Morrow.

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