Neurodiversité : qui a fabriqué la mode ?
« Si vous n’êtes pas TDAH, HPI avec un soupçon de TSA, vous n’êtes plus rien. » La phrase est juste. Le problème, c’est qui la prononce : Jeanne Siaud-Facchin, celle-là même qui a fait des « zèbres » un phénomène de société. Invitée par Public Sénat pour dénoncer une mode qu’elle a contribué à créer.

Le 26 septembre, Public Sénat diffusait Un cerveau particulier, un documentaire consacré à des adultes à haut potentiel, parfois autistes ou TDAH, suivi d’un débat dans l’émission Un monde en doc [5]. Sur Facebook, la chaîne en a extrait un passage où la psychologue Jeanne Siaud-Facchin déclare : « C’est-à-dire qu’aujourd’hui, si vous êtes pas HPI, TDAH, avec un soupçon de TSA, vous n’êtes plus rien. »
J’ai commenté ce post à deux reprises pour rappeler quelques faits publics concernant l’intervenante, en renvoyant à une analyse plus détaillée que j’avais consacrée à ses thèses [6]. Les deux commentaires ont disparu, d’où ce texte.
Je précise d’où je parle. J’enseigne la psychopédagogie à l’université, et je suis moi-même concerné par la neurodiversité. Je n’ai aucune envie de voir ces diagnostics tournés en dérision : j’en connais le poids, et je sais combien de temps certains attendent avant d’être enfin reconnus. C’est bien pour cela qu’ils méritent mieux que des approximations.
Sur le fond, la phrase de Jeanne Siaud-Facchin n’est pas fausse. Il existe aujourd’hui une tendance à faire de ces catégories cliniques des marqueurs d’identité, parfois flatteurs. Ce qui me gêne, c’est de l’entendre dans sa bouche. C’est elle qui a popularisé en France la figure du « zèbre », notamment avec Trop intelligent pour être heureux ? en 2008, et elle a fondé en 2003 les centres Cogito’Z, consacrés au bilan et à l’accompagnement du haut potentiel.
Le paradoxe va plus loin qu’il n’y paraît. Le « zèbre » désignait au départ les personnes à QI élevé. Il a peu à peu glissé vers celles qui se reconnaissent dans les portraits de ses livres : on est zèbre parce qu’on se sent zèbre. Ce que j’appelle une prothèse identitaire, c’est cela : une explication totalisante et valorisante de la souffrance, selon laquelle vous allez mal parce que vous êtes différent, trop intelligent pour ce monde. S’il existe aujourd’hui des étiquettes que l’on revendique pour exister, celle-ci en est le prototype. Qu’elle s’en inquiète aujourd’hui, pourquoi pas. Mais je n’ai rien entendu dans l’extrait qui ressemble à un regard sur sa propre part dans le phénomène, et la chaîne la présente simplement comme une experte.
Or l’essentiel de ce discours résiste mal à la recherche. Franck Ramus et Nicolas Gauvrit parlaient dès 2017 d’une « légende noire des surdoués » [2]. Le mécanisme principal est un biais d’échantillonnage. Une clinicienne voit ceux qui souffrent, pas la majorité des personnes à QI élevé, qui vont bien et ne consultent jamais. C’est un peu comme si un pneumologue concluait, d’après sa patientèle, que l’être humain est asthmatique. S’y ajoute l’effet Barnum : hypersensible, en décalage, perfectionniste, en quête de sens… Qui ne se reconnaît pas dans au moins cinq de ces traits ? Quant à la « pensée en arborescence », elle est quasiment absente de la littérature scientifique [2]. Une étude parue en 2023 dans European Psychiatry a porté sur plus de 250 000 personnes de la cohorte britannique UK Biobank. Elle ne trouve pas de surrisque de troubles psychiques chez les personnes à haute intelligence [3]. Rappelons enfin que le HPI n’est pas un diagnostic médical : c’est un score à un test psychométrique.
Le plateau comptait un psychiatre et une sociologue des sciences, qui ont apporté des nuances. Il y manquait pourtant quelqu’un qui travaille sur les données elles-mêmes. Franck Ramus ou Nicolas Gauvrit auraient pu débattre avec elle. On aurait aussi pu inviter une chercheuse ou un chercheur directement concerné(e), plutôt que de parler des adultes diagnostiqués en leur absence.
Il y a aussi la question de l’indépendance. En juin 2022, une enquête de France 2 publiée sur franceinfo chiffrait à près de 700 euros un parcours dans un centre Cogito’Z, dont 410 pour le test de QI [1]. D’anciennes psychologues du réseau y décrivaient, anonymement, des pratiques qu’elles jugeaient problématiques. Selon l’enquête, « huit requêtes d’anciens patients » avaient été adressées à la Miviludes. Celle-ci évoquait des « informations inquiétantes » rapportées par des proches après des formations suivies dans ces centres. Jeanne Siaud-Facchin avait répondu en parlant de « mensonges, fanfaronnades et exagérations ». Une saisine de la Miviludes n’est pas une condamnation, et à ma connaissance rien n’a suivi. Cogito’Z est d’ailleurs devenu fin 2024 une association à but non lucratif. Je ne dis pas qu’il fallait l’écarter pour autant. Je dis que le téléspectateur avait le droit de savoir tout cela.
Le texte du post de Public Sénat pose un autre problème. Il énumère « TDAH, HPI, HPE, troubles du spectre autistique » et parle de « diagnostics posés ». Or le TDAH et l’autisme sont des troubles du neurodéveloppement, avec des critères cliniques et des recommandations officielles. Le HPI est une mesure. Le « haut potentiel émotionnel » n’a aucune validation scientifique et ne figure dans aucune classification. Mettre tout cela dans la même phrase entretient exactement la confusion que l’extrait prétend dénoncer.
Le risque n’est pas théorique. L’hypersensibilité n’est pas spécifique au haut potentiel : on la retrouve, souvent davantage, dans le TDAH, l’autisme ou les troubles anxieux. L’attribuer à la « douance », c’est risquer de passer à côté d’une condition qui appelle une prise en charge adaptée. L’enquête de France 2 rapportait d’ailleurs le témoignage d’une patiente étiquetée HPI alors qu’elle présentait des traits autistiques [1]. Et ce sont les personnes réellement diagnostiquées qui paient le prix de cette confusion, quand on finit par les soupçonner de suivre une mode.
Chaque fois que je donne une formation sur le haut potentiel, je dois encore préciser en quoi certains discours ne tiennent pas. Les participants arrivent avec des certitudes puisées dans des ouvrages de vulgarisation tenus pour parole d’évangile, et il faut reprendre le travail de déconstruction depuis le début. Voir une chaîne publique redonner une vitrine à ce discours sans contradicteur, puis voir disparaître le commentaire qui le signalait, m’a décidé à écrire.
Reste la modération. Mes commentaires ne contenaient ni insulte ni attaque gratuite, et ils s’appuyaient sur une enquête du service public. Ils comportaient un lien, ce que la charte de Public Sénat interdit [4]. Soit. Mais rien n’empêchait de m’en indiquer le motif, ni de laisser le même rappel sans lien. Il est possible qu’aucun modérateur n’ait délibérément voulu protéger l’invitée. Sans notification ni motif, impossible de le savoir, et le résultat est le même : l’extrait circule, la critique sourcée disparaît.
Je n’attends pas grand-chose d’une chaîne qui a déjà effacé deux fois la question. Je la pose donc ici, là où elle ne disparaîtra pas. Quand une chaîne publique consacre une émission à la neurodiversité, on est en droit d’attendre qu’elle présente ses invités avec leurs liens d’intérêts et qu’elle les confronte à des chercheurs du domaine. On peut aussi attendre qu’elle ne range pas dans la même liste des troubles reconnus et des notions sans fondement, et que sa modération soit transparente. Ce n’est pas beaucoup demander à un service public. Les personnes concernées, dont je fais partie, ont droit à cette rigueur.
Sources
[1] Franceinfo / France 2, « HPI : enquête sur un très juteux marché », juin 2022. https://www.franceinfo.fr/sante/enfant-ado/hpi-enquete-sur-un-tres-juteux-marche_5174587.html
[2] Ramus F. & Gauvrit N., « La légende noire des surdoués », La Recherche n° 521, mars 2017 ; version longue : https://ramus-meninges.fr/2017/02/03/la-pseudoscience-des-surdoues-2/
[3] Williams C. M. et al., « High intelligence is not associated with a greater propensity for mental health disorders », European Psychiatry, 2023. https://www.cambridge.org/core/journals/european-psychiatry/article/high-intelligence-is-not-associated-with-a-greater-propensity-for-mental-health-disorders/E101AE4EDBC8FBAEE5170F6C0679021C
[4] Public Sénat, charte de modération. https://www.publicsenat.fr/charte-de-moderation
[5] Public Sénat, Un cerveau particulier. https://www.publicsenat.fr/emission/documentaire/un-cerveau-particulier-e0
[6] Demoulin Y., « La fabrique du zèbre : anatomie d’un neuromythe francophone », 25 février 2026. https://www.facebook.com/photo/?fbid=919469307663175&set=a.710336628576445
Capture : Public Sénat, Un monde en doc, 26/09/2026