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Ce que l’on tolère

On lit partout que le véritable féminisme défend l’égalité entre les femmes et les hommes. La phrase est vraie comme une définition est vraie, c’est-à-dire gratuitement. Ce qu’un mouvement défend, on ne le lit pas dans ses définitions mais dans ce qu’il tolère, ce qu’il exclut et ce qu’il ajourne.

On ne juge pas une maison à ceux qu’elle invite. On la juge à ceux qu’elle laisse dormir sous son toit sans leur demander de partir, à ceux qu’elle reconduit à la porte avec une politesse qui ne trompe personne, et à ceux qui frappent à la grille un soir où l’on avait décidé de ne pas entendre.

Le féminisme a une maison. J’y ai passé assez de temps, en colloque et en comité, pour savoir qu’elle n’a pas de maître et que personne n’y donne d’ordres. C’est ce qui rend l’observation difficile, et c’est ce qui la rend nécessaire : quand il n’y a pas d’ordres, il reste les habitudes, et les habitudes disent la vérité.

Prenons trois scènes. Elles n’ont pas les mêmes acteurs. Je soutiens qu’elles ont la même règle.

La première se passe dans une chambre du fond. En 2020, une jeune femme de Lille publie chez un éditeur confidentiel, à quelques centaines d’exemplaires, un livre dont le titre dit qu’elle déteste les hommes. Pas un homme : les hommes, au pluriel générique, celui qu’on réserve aux espèces. Le livre serait resté inconnu si un conseiller du ministère chargé de l’égalité n’avait menacé de le faire interdire ; la menace l’a porté au Seuil et dans vingt langues. C’est donc la maladresse d’un fonctionnaire, pas le féminisme, qui a fait sa fortune, et il faut le dire avant que quelqu’un d’autre ne le dise à ma place. Mais voici ce qui m’intéresse : une fois le livre connu, personne dans la maison ne s’est levé pour dire que ce n’était pas ça. On a expliqué, d’une voix basse et patiente, que cette haine n’était pas une haine mais une fatigue, une hyperbole de survie, une réponse. On lui a trouvé une place, et quand on a demandé si ce n’était pas tout de même gênant, on a répondu que le gênant, c’était la question.

La deuxième scène se passe sur le perron. Une philosophe qui a passé quarante ans à écrire que les sexes se ressemblent plus qu’ils ne diffèrent, que la liberté vaut mieux que la protection, qu’on ne fonde pas une émancipation sur la figure de la victime. Elle a été longtemps le visage que ce pays mettait sur le mot. Elle n’a pas disparu des plateaux, on l’y voit toujours ; ce serait mentir que de la dire réduite au silence. Ce qui a disparu, c’est sa place dans la maison. Depuis qu’elle a dit qu’on réécrivait les rapports entre les sexes comme une guerre, et que les guerres font des morts des deux côtés, elle n’est plus une féministe avec qui l’on est en désaccord. Elle est une réactionnaire. Le mot a été prononcé, écrit, repris en revue, et il a suffi : on ne débat pas avec une réactionnaire, on l’explique.

La troisième scène se passe à la grille, et c’est celle sur laquelle je veux être prudent, parce que c’est celle dont on se servira contre moi.

Un matin d’octobre 2023, des femmes ont été tuées dans des kibboutz, et leurs corps filmés par ceux qui les tuaient. Il a fallu huit semaines à l’agence des Nations unies qui porte le nom des femmes pour en parler, et le communiqué, quand il est venu, pesait chaque mot comme on pèse un risque. Dans le même temps, une partie de la gauche militante, celle qui avait fait de « on vous croit » un mot d’ordre, et qui avait raison de le faire, découvrait les vertus du conditionnel, de l’enquête en cours, du risque de récupération. Je sais que d’autres féministes ont crié, très tôt, et que la campagne qui demandait pourquoi le mouvement MeToo s’arrêtait aux juives était elle-même une campagne féministe. La grille a donc été ouverte, par certaines. Mais elle a été ouverte contre la maison, pas par elle, et ceux qui l’ont ouverte s’en souviennent.

J’aurais pu ajouter d’autres affaires, plus proches, plus récentes. Je ne le ferai pas, parce qu’elles sont en cours et que je n’en sais que ce qu’en disent des gens qui ont intérêt à ce que je le sache. Un texte qui reproche à d’autres de trier les faits selon le visage du coupable n’a pas le droit d’en faire autant. Je m’en tiens donc à ce qui est établi, et ce qui est établi suffit.

Car les trois scènes se rejoignent, et pas par hasard.

Dans la première, la haine d’une moitié de l’humanité est un écart tolérable. Dans la deuxième, le doute sur la pertinence de cette haine est une faute qui exclut. Dans la troisième, la souffrance d’une femme est recevable selon la main qui l’a frappée, et le temps qu’on met à l’entendre se mesure à l’embarras politique qu’elle cause. Trois scènes, trois décisions prises par des gens différents, et une seule règle : ce n’est pas l’acte qu’on juge, c’est la direction. Un homme de pouvoir accusé est coupable à l’instant où on le nomme. Un homme sans pouvoir, venu de loin, ou une armée qu’on a choisi de ne pas nommer, bénéficient d’une présomption d’innocence dont on ne savait pas que la maison fût capable. Et par un effet que personne n’a décidé mais que tout le monde applique, les victimes héritent du statut de leur agresseur. Les bonnes victimes confirment le récit. Les mauvaises le dérangent, et on les ajourne : ce n’est pas le moment, votre douleur risque de servir à d’autres, revenez plus tard. On leur demande, en somme, de se taire pour le bien de la cause. C’était, il n’y a pas si longtemps, ce qu’on reprochait aux maris et aux employeurs.

On me dira que j’invente un sujet. Qu’il n’y a pas « la maison », qu’il y a des gens, que celles qui ont défendu le livre de Lille ne sont pas celles qui ont traité la philosophe de réactionnaire ni celles qui ont hésité en octobre. C’est vrai, et c’est l’objection sérieuse. Ma réponse est que les institutions n’ont pas besoin d’intention pour avoir une règle. Il suffit qu’à chaque scène, chacun devine ce qui coûte et ce qui rapporte : défendre le livre ne coûte rien, défendre la philosophe coûte une réputation, ouvrir la grille en octobre coûte des alliés. Quand le calcul est le même partout, on n’a pas besoin de chef. On a un climat, et un climat est une règle que personne ne signe.

On me dira aussi, et celle-là je me la dis moi-même, que ceux qui demandent aujourd’hui où sont les féministes n’en demandaient pas hier. Qu’ils n’ouvrent la grille, eux aussi, que lorsque l’agresseur a le visage qui les arrange, et qu’une morale de la direction qui en dénonce une autre reste une morale de la direction. Je l’accorde entièrement. Je ne plaide pas pour qu’on change de camp. Je plaide pour qu’on change de critère, et si la règle doit tomber, elle doit tomber chez tout le monde, sans quoi on n’aura fait que déménager.

Reste la majorité. Celles qui n’ont ni préfacé, ni excommunié, ni hésité ; qui veulent des salaires justes et des nuits tranquilles, et qui auraient ouvert la grille si on les avait laissées faire. Elles sont la maison, numériquement. Et elles n’ont pas protesté. Par lassitude, par peur d’être rangées à leur tour sur le perron, par ce réflexe très humain qui fait préférer un extrémiste de son camp à un modéré de l’autre. Leur silence n’est pas une innocence. C’est ce qui permet à la règle de tenir sans que personne n’ait à la défendre.

Il y a une idée très ancienne que les mouvements oublient au moment de réussir : on répond de ce qu’on refuse de condamner et de qui l’on refuse d’entendre. Non que le silence vaille approbation, ce serait trop commode. Mais le silence choisit. Il dit quelle erreur est pardonnable. Il dit quelle douleur compte. Il dit, sans avoir à le dire, qui est des nôtres.

Alors la question n’est pas de savoir si le féminisme « véritable » défend l’égalité. Les définitions ne coûtent rien. La question est : quand une femme a écrit qu’elle haïssait les hommes et qu’une autre a écrit qu’il fallait cesser, laquelle dort encore dans la maison ? Et quand des femmes ont frappé à la grille, un matin d’octobre, qui a regardé le visage de l’homme derrière elles avant de décider d’ouvrir ?

Ce que répond la maison, on le sait. Ce que cela dit d’elle, c’est à elle de le dire.

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